Adrienne Mishler

[CRITIQUE] : Joe


Réalisateur : David Gordon Green
Acteurs : Nicolas Cage, Tye Sheridan, Adrienne Mishler, Ronnie Gene Blevins,...
Distributeur : Wild Side Films / Le Pacte
Budget : 4 000 000 $
Genre : Drame.
Nationalité : Américain.
Durée : 1h57min.

Synopsis :
Dans une petite ville du Texas, l’ex-taulard Joe Ransom essaie d’oublier son passé en ayant la vie de monsieur tout-le-monde : le jour, il travaille pour une société d’abattage de bois. La nuit, il boit. Mais le jour où Gary, un gamin de 15 ans arrive en ville, cherchant désespérément un travail pour faire vivre sa famille, Joe voit là l’occasion d’expier ses péchés et de devenir, pour une fois dans sa vie, important pour quelqu’un. Cherchant la rédemption, il va prendre Gary sous son aile…




Critique :

David Gordon Green, chef de file des jeunes réalisateurs made in Texas, est surtout l'un des cinéastes les plus savoureusement insaisissable du cinéma indé US de ces dix dernières années, capable de surfer entre le drame émouvant et la comédie la plus poilante et barrée qui soit.

Si il s'était plus ou moins enfermé dans un carcan comico-potache et délirant depuis le génial Délire Express en 2008 - en réalisant quelques épisodes de la précieuse série Kenny Powers et le stoner comedy médiévale un peu palot Votre Majesté -, il nous était joliment revenu en novembre dernier avec Prince of Texas, road movie drôle et contemplatif, remake respectueux de l'islandais An Annan Veg avec les excellents Paul Rudd et Emile Hirsch.

Une habile manière d'annoncer un retour aux sources, au drame sombre purement sudiste et indépendant qui a fait sa renommée, glorieusement adoubée par son mentor, Terrence Malick himself.



Joe donc, ou un traitement noir et réaliste de la société et de l’humanité d'aujourd'hui, pour lequel le bonhomme se paye le luxe de s'offrir en vedette un Nicolas Cage - avec pour une fois une coupe de cheveux plus décente que sa barbe - qui n'est plus que l'ombre de lui-même, profondément enterré dans l'industrie Hollywoodienne, entre une pléthore de DTV de luxe et des productions cinés montées sur son propre nom, mais sans la moindre consistance.

Sur le papier, Joe partage énormément de points communs avec le sublime Mud de Jeff Nichols, et ce, même si il est l'adaptation d'un roman éponyme de Larry Brown, roman que chérit d'ailleurs le Green.
De nos jours au fin fond du Texas, Joe engage des ouvriers journaliers pour empoisonner des arbres, alors que le soir, il s’assomme de boisson devant la télé.
Gary, un gamin du coin âgé de 15 ans, vient un jour lui quémander du travail.

Pourtant enfoui sous une carapace bien épaisse, le cœur de Joe va se réveiller au contact de l'adolescent.
Il prendra alors Gary sous son aile et deviendra malgré lui un modèle paternel, tandis que de son côté, le géniteur de Gary, irresponsable et alcoolique, s’enlise lui, un peu plus chaque jour dans la marginalité...

Comme dit plus haut, le métrage partage énormément de points communs avec le chef d’œuvre de Nichols sorti l'an dernier, au point même que sa comparaison avec lui parait presque inévitable.



Que ce soit son titre à trois lettres correspondant justement, au surnom de son héros, son thème de la figure paternelle de substitution, sa peinture des marginaux peuplant le sud des États-Unis dénuée de loi et de justice ou encore son acteur vedette Tye Sheridan, Joe transpire Mud à plein nez, sans pour autant atteindre sa splendeur un seul instant, la faute à un script foutrement bancal dont on ne s'est pas réellement qu'elle est son but précis, outre une mise en image de la relation fascinante et attachante entre Joe et Gary.

Mais si le film de Nichols trouvait sa singularité - et sa force - dans son développement proche du conte de fée contrariée (ce qui le rapprochait sensiblement des prods Amblin de tonton Spielberg), celui de Green lui, rappelant ses premières péloches (George Washington et L'Autre Rive en tête), planche plus pour une chronique social brute et sans concession, sur une Amérique rude et dénuée de tout romantisme.

Son Americana est gangrené par la violence, le racisme et la dureté, une image rugueuse jusque dans sa description de cette populasse white trash, des rednecks aux accents de bouseux, rustres et misogynes pour la plupart et fortement portés sur l'alcool.
Le Killer Joe de Friedkin n'est d'ailleurs jamais loin, notamment aux vues de son cynisme ou de la famille délirante du jeune Gary, copieusement surchargée dans la caricature, le cinéaste partageant avec le papa de Traqué, un sérieux penchant pour le sordide et le sinistre de la psyché humaine.

Tout autant qu'une franche passion pour la mise en scène sèche, frontale et précise, David Gordon Green tutoyant presque la grâce de sa caméra, privilégiant les scènes caméra à l'épaule et un découpage réfléchi, culminant à des instants de pure magie et de poésie (on pense à la légèreté de la fameuse scène du cimetière à bateaux).


Drame familial sombre et pourtant humain à la fois, souvent poussif et étiré sur la longueur - comme Mud, mais en moins maitrisé -, aux scènes frôlant parfois limite l'absurde ou le déconcertant, mais magnifiquement haletant grâce à un humour noir et un ton constamment oppressant, Joe fascine surtout dans sa volonté d'iconisé un Nicolas Cage/Joe que l'on ne rêvait plus de voir aussi inspiré et bouleversant.

Si Green ne choisit pas réellement, de personnage central, difficile de ne pas admettre que son intérêt pour le personnage de Joe saute aux yeux, celui-ci l'entourant d'un mystère qui peu à peu se dévoile, en faisant un anti-héros  à la fois criminelle et victime, franc et figure paternelle.

Sa relation avec Gary, profondément réaliste et empathique, est l'attrait le plus puissant du métrage puisqu'il est constamment déconstruit et mis en parallèle par la vraie relation père/fils qu'entretient Gary avec son pater, destructeur, alcoolique et abusivement autoritaire.

En Joe, Nicolas Cage offre sa meilleure prestation depuis l'Adaptation de Spike Jonze - soit y'a plus d'une décennie -, éléctrisant de charisme et d'émotion en sociopathe paumé mais attachant, accumulé par l'humanité que dégage son amitié avec Gary, contenant sans cesse sa rage et se détruisant littéralement avec l'alcool, tout en offrant constamment son aide au plus démuni que lui.


Tout en intériorité, débarrassé de tout excès qui se retrouve bien plus ici dans la mise en scène que dans son jeu, Cage, barbu comme jamais, revient des enfers et nous retourne les tripes au point de nous faire chialer comme des madeleines par la simple force de son regard.

La présence à ses côtés de l'impressionnant Tye Sheridan n'est pas un hasard à une telle réussite, celui qui avait déjà permis à Brad Pitt (Tree of Life) et Matthew McConaughey (Mud) d'offrir rien de moins que quelques-unes de leurs plus belles performances, récidive donc ici avec le Nic, dans la peau d'un ado confronté à l'horreur mais ne voulant jamais réellement faire face à la réalité des choses

Il nous confirme une certitude qui n'avait pourtant pas forcément besoin d'être plus confirmé que de raison : il est la next big thing la plus talentueuse et passionnante à suivre du moment à Hollywood.
Le naturel confondant et la profondeur des sentiments qu'il suscite aux côtes de Nicolas Cage, vaut à elle seule le déplacement en salles.

Belle et sérieuse peinture sur la dureté des relations humaines, à la crudité quasi documentaire et au climax d'une violence inouïe, certes bourrés de défauts mais sincèrement mis en scène et interprété, Joe est une œuvre rédemption, noire et subversive tout autant qu'un récit aussi intimiste qu'emplit de lyrisme.
Comme chez le talentueux Cormac McCarthy, la violence y est douloureusement attractive et attirante.

« Tant que je me maîtrise, je reste en vie... Ca m'empêche de finir en taule. »


Un sentiment étrange voir même un poil sordide, dont le plaisir d'y voir un Nic Cage flamboyant et déterminé à nous en mettre plein la vue, nous pousserait même à lui flanquer notre note maximale (5/5 !), rien que pour motiver les spectateurs à ne pas manquer ça au cinéma.

Oui, le Ghost Rider semble être enfin revenu d'entre les morts, prions juste pour qu'il n'est désormais plus jamais l'envie de se laisser de nouveau séduire par le côté obscur de l'industrie Hollywoodienne...


Jonathan Chevrier


John Chevrier

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