Edward aux mains d'argent

[TOUCHE PAS NON PLUS À MES 90ϟs] : #43. Edward Scissorhands

© 20th Century Fox - All Rights Reserved

Nous sommes tous un peu nostalgique de ce que l'on considère, parfois à raison, comme l'une des plus plaisantes époques de l'industrie cinématographique : le cinéma béni des 90's, avec ses petits bijoux, ses séries B burnées et ses savoureux (si...) nanars.
Une époque de tous les possibles où les héros étaient des humains qui ne se balladaient pas tous en collants, qui ne réalisaient pas leurs prouesses à coups d'effets spéciaux et de fonds verts, une époque où les petits studios venaient jouer dans la même cour que les grosses majors légendaires, où les enfants et l'imaginaire avaient leurs mots à dire,...
Bref, les 90's c'était bien, tout comme les 90's, voilà pourquoi on se fait le petit plaisir de créer une section où l'on ne parle QUE de ça et ce, sans la moindre modération.
Alors attachez bien vos ceintures, prenez votre ticket magique, votre spray anti-Dinos et la pillule rouge de Morpheus : on se replonge illico dans les années 90 ! 





#43. Edward aux mains d'argent de Tim Burton (1990)


A l’origine, on m’avait proposé d’écrire sur un film qui me tenait particulièrement à coeur, un film qui serait, à lui seul, une passion. J’avais choisi de ne pas écrire quelque chose de critique. Je m’étais déjà essayée à l’exercice pour cette œuvre mais d’autres l’avaient déjà tant et mieux fait avant moi. Alors, le temps d’un article, j’avais mis de côté les analyses essentielles que j’avais appris avec le temps et j’avais habillé mon texte de la première personnage du singulier, pour revenir à la naïveté d’un premier visionnage. Lorsque l’on m’a proposé de revenir sur ce film dans le cadre d’une rétrospective, j’ai décidé de reprendre mon récit personnel pour offrir un petit voyage dans le temps qui, malgré ses modes fluctuantes, n’a finalement peu d’impact sur les sentiments des adolescents.


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Je suis née en 1995, au beau milieu d’une décennie dont je ne garde finalement aucun souvenir phare puisque trop jeune pour m’intéresser suffisamment au monde qui m’entourait. J’ai grandi dans le jus des années 2000, de ma pré-adolescence je me souviens des magasines que je recevais chaque mois dans la boîte aux lettres et des nombreux télé-crochets musicaux qui étaient à la mode. Les jeunes un peu plus âgés que moi aimaient arborer des t-shirts noirs avec une étrange tête de squelette dont je ne connaissais pas l’origine. Je venais d’entrer au collègue avec un an d’avance, je n’étais pas encore tout à fait adolescente et pas très cinéphile, j’avais grandi avec les Charlie Chaplin chez ma grand-mère et ma conception du cinéma se limitait à de très rares sorties en famille. En revanche, je connaissais Roald Dahl, j’avais tellement lu Charlie et la chocolaterie que je connaissais les dialogues par coeur et j’avais adoré découvrir son adaptation, dont je n’avais pas du tout retenu le nom du réalisateur. C’est par hasard, qu’une journée de septembre, je me suis retrouvée devant Edward aux mains d’argent. J’étais chez mes cousines et l’aînée avait proposé que l’on regarde toutes le DVD (ou peut-être était-ce encore même une cassette, à l’époque) que lui avait prêté son amie. Nous nous étions installées dans la chambre de mon oncle et ma tante, qui disposait d’un poste de télévision et du lecteur adapté. Je ne savais absolument rien du film que je m’apprêtais à découvrir et qui était précédé du court-métrage d’animation Vincent, du même réalisateur. J’avais été un peu effrayée par l’aspect horrifique de l’œuvre et, enfin, Edward aux mains d’argent avait commencé. 

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Ce visionnage, qui avait été mis en pause par le déjeuner (chose acceptable quand vous êtes enfant) et une partie de La Bonne Paye pour distraire ma cousine la plus jeune qui n’avait pas le droit de regarder, était le début d’une grande histoire. Quelques années plus tard, je passais mon bac ES option facultative cinéma avec un dossier sur « l’horreur et le merveilleux chez Tim Burton ». Je m’étais beaucoup amusée à faire ce dossier, j’avais passé un temps fou à trouver la police d’écriture qui serait à l’image du réalisateur mais aussi adaptée à une lecture sans difficultés. A l’oral, j’avais su répondre à toutes les questions des examinateurs, j’aurais même aimé qu’ils en posent plus, j’avais tellement envie de parler du résultat de mes recherches. Puis l’examinatrice peu aimable avait relevé la tête et, l’air blasé, m’avait lancé « il y a plein d’élèves qui parlent de Tim Burton… ». J’avais répondu, d’une voix assurée mais sans trop savoir ce que je racontais « je pense que c’est parce que c’est un réalisateur qui parle aux adolescents ». Je n’avais pas le recul nécessaire sur mon propre âge pour juger la pertinence de mes propos mais, avec le temps, j’ai compris en quoi la filmographie de Tim Burton et plus particulièrement Edward aux mains d’argent avait tant parlé à l’adolescente que j’étais. On était si nombreux à l’époque à déclarer qu’un des films du réalisateur était notre « film préféré », on avait traversé, lors de nos années collèges, la grande mode « émo ». On avait voué un culte aux vêtements à rayures, on se posait plein de questions, on voulait montrer qu’on était des grands et peut-être aussi, comme beaucoup d’ados qu’on était un peu triste alors on aimait les choses sombres. Mais on restait encore un peu des enfants, on aimait encore être émerveillés, rassurés. Tim Burton, par sa carrière devenue très populaire, constituait un fabuleux univers à portée de main, une porte d’entrée vers tous les possibles mais, surtout, faisait écho à nos propres sentiments. Au sommet des œuvres de ce réalisateur qui attirait tant, on trouvait Edward aux mains d’argent, arrivé entre les débuts balbutiants de l’auteur et la suite de sa longue carrière.


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Pour rafraîchir l’esprit de ceux qui auraient un peu oublié le film, Edward est la créature non terminée d’un génial scientifique, dernier rôle à l’écran du légendaire Vincent Price, dont le décès du personnage constitue à lui seul une scène extrêmement symbolique. Le jeune Edward, qui a reçu une petite éducation de la part de son « père » ne connaît néanmoins pas le monde jusqu’à ce qu’une représentante en cosmétique le découvre et décide de le ramener chez elle. Naïf et innocent, Edward, dont l’âge est inconnu et imperceptible, est encore un enfant. Il découvre le monde sous la protection de la famille qui l’adopte, il est un peu peureux mais fait confiance aux gens. Il propose de bon cœur ses services au voisinage qui est sous le charme de son talent artistique. Il ne peut cependant pas tout gérer, de son sentiment amoureux pour une jeune fille au business que devient sa passion pour la sculpture. Comme si cela ne suffisait pas, voilà que tout le monde autour de lui qui l’aimait tant se met, suite à un malentendu, à le détester. Confronté pour la première fois à des sentiments qui lui étaient inconnus, comme l’amour romantique et la haine, Edward se retrouve seul face à toute la société. Ce n’est finalement qu’un adolescent qui se sent incompris, et qui l’est sans aucun doute comme considéré par tout le monde comme une bête de foire. Mais, au-delà de ce rapport avec l’âge qui rapprochait l’adolescent lambda du héros aux ciseaux, Tim Burton répétait sans cesse à son spectateur que ce n’était pas grave de se sentir un peu monstrueux, que la différence comme la gentillesse étaient des forces. On était aussi sans cesse tiraillé, dans le film, entre le merveilleux et l’horrifique, le conte pour enfants, qui est lu avant de dormir, et le film presque d’épouvante, dans lequel le monstre n’est pas celui qui en a l’apparence. Cet univers s’adressait parfaitement à l’enfant que je n’étais plus mais à l’adolescente que je n’étais pas encore. Edward aux mains d’argent est un film sur l’expérience. L’expérience de l’amour comme de la mort, avec le deuil d’un père parti trop tôt, sous les yeux impuissants de son fils. Derrière ce fils, il y avait les yeux foncés et ô combien expressifs d’un Johnny Depp à fleur de peau, au sommet de son art et avant qu’une tripotées de Pirates des caraïbes et des déboires viennent compromettre son image. Si ce virage fut si douloureux pour certains fans qui continuent toujours à suivre sa résurrection avec ferveur, c’est peut-être parce que l’on voulait garder ce Johnny Depp, cet artiste auquel on s’était tant identifié dans notre jeunesse, jusqu’à se l’ancrer dans la peau pour certains. 

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Edward aux mains d’argent porte aussi sur la création artistique et, en quelque sorte, l’écriture de ce que deviendra Tim Burton en tant que réalisateur. Le film aborde les difficultés que connaît tout artiste, aimé pour l’art qu’il pratique et non pas ce qu’il est, saltimbanque divertissant pour la masse mais décrié quand celui-ci bouscule trop leur confort. On demande à l’artiste d’être atypique mais de se conformer malgré tout au moule. On fait de l’individu une machine à créer – et ce en échange de simples cookies. Pourtant, face à cela, Edward n’est que sincérité. C’est l’artiste dans sa définition la plus (!) naïve mais aussi la plus touchante. Désormais adulte, j’ai toujours la si belle impression que Tim Burton s’était livré à cœur ouvert sur ce film, qu’il avait mis tout ce qu’il avait de plus pur, de plus brut, de plus sensible et authentique en lui. Les yeux de la pré-adolescente qui découvrait, au début des années 2000, cette oeuvre avaient du mal à ne pas la considérer comme, dans un sens, parfaite. La confession de l’artiste avait fait naître autre chose en moi : une passion nouvelle pour le septième art et une envie de créer, à mon tour, des films. Edward aux mains d’argent était, pour la pré-adolescente aux yeux grands ouverts mais peu éduqués que j’étais, la découverte d’un esthétique qui est la base de n’importe quelles études en cinéma mais qui, modernisée, popularisée, délaissait ses airs théoriques et ses références historiques au placard. Les influences expressionnistes connaissaient, à travers mes yeux de jeune spectatrice, une renaissance et, pour moi, c’était une immense découverte. C’est en partie en cherchant les origines de ces décors si particuliers et de ces ombres dans le château d’Edward que j’ai découvert l’expressionisme allemand. C’est parce que je me demandais qui était le papa d’Edward que j’ai appris l’existence de la Hammer et de son fameux Vincent Price (d’où la petite référence dans le titre du court-métrage éponyme Vincent). C’était comme si on disait à la jeune fille qui avait toujours privilégié l’expression par les mots, « regarde, il y a aussi un univers composé d’images pour toi et il est plein de richesses à explorer ». Regarder Edward aux mains d’argent était comme pousser la porte d’un monde à la fois merveilleux, regorgeant de pistes et d’attraits et, à la fois, découvrir la cruauté du monde, les rêves qui se meurent et les souvenirs, seuls, qui restent.


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Tim Burton a eu, sur ce film, un très fort sens du visuel et surtout du motif, de l’objet, de l’élément. Il y avait d’abord ce portrait de banlieue, intemporel, à mi-chemin entre les années 60 et le début des années 90, puis ce grand château expressionniste et aussi tous les détails qu’on a retenu. On a gardé en mémoire les ciseaux, on a chéri le souvenir de ces arbres en forme de cœur ou de portrait de famille, on a retenu cette neige qui tombait sur une banlieue californienne. Il y a ces symboles de l’adolescence, ces éléments cultes associés à cette époque de la vie. Il y a (au grand désespoir de certains) des marques, comme celle d’une basket en tissu marquée d’une étoile, il y a des groupes de musiques comme celui dont le leader, iconique malgré lui, a 27 ans pour toujours, et il y a des films comme, je crois qu’Edward aux mains d’argent en fait partie.


Manon Franken

Manon Franken

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