Jonathan

[TOUCHE PAS À MES 80ϟs] : #121. Love Streams

Copyright Splendor Films

Nous sommes tous un peu nostalgique de ce que l'on considère, parfois à raison, comme l'une des plus plaisantes époques de l'industrie cinématographique : le cinéma béni des 80's, avec ses petits bijoux, ses séries B burnées et ses savoureux (si...) nanars.
Une époque de tous les possibles où les héros étaient des humains qui ne se balladaient pas tous en collants, qui ne réalisaient pas leurs prouesses à coups d'effets spéciaux et de fonds verts, une époque où les petits studios (Cannon ❤) venaient jouer dans la même cour que les grosses majors légendaires, où les enfants et l'imaginaire avaient leurs mots à dire,...
Bref, les 80's c'était bien, voilà pourquoi on se fait le petit plaisir de créer une section où l'on ne parle QUE de ça et ce, sans la moindre modération.
Alors attachez bien vos ceintures, mettez votre overboard dans le coffre, votre fouet d'Indiana Jones et la carte au trésor de Willy Le Borgne sur le siège arrière : on se replonge illico dans les années 80 !





#121. Love Streams de John Cassavetes (1984)

Si sa prestigieuse - selon l'angle d'appréciation sous lequel on se place - réputation, on a très (trop ?) vite fait de la Cannon une firme uniquement capable de produire qu'une pluie de B movies limités et décérébrés - donc géniaux - bons pour les étagères des vidéoclubs; des péloches allant du vigilant flick réac et décomplexé aux films d'art martiaux plus ou moins bondissants, en passant par des bandes horrifiques souvent grotesques et improbables, ou même des péplums qui l'étaient tout autant.
Pourtant, il serait salement injuste d'omettre la volonté féroce du petit studio qui se rêvait (trop) grand, d'avoir accès à une reconnaissance sincère de ses pairs.
Prompt à dégainer leurs chéquiers dès que les mots " films d'auteurs " et " festival " surgissent au coeur des négociations, le tandem Golan/Globus n'a eu de cesse de vouloir embellir leur vitrine, quitte à prendre tous les risques possibles pour paraître un tant soit peu plus sérieux aux yeux du milieu - ce qui n'arrivera malheureusement jamais.

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À l'instar du légendaire Roger Corman, qui n'avait pas hésité, entre deux productions pas toujours défendables, à distribuer les oeuvres de Truffaut, Bergman, Fellini ou encore Kurosawa, la Cannon va redoubler d'efforts, très souvent à tort (on pense au légendaire naufrage que fut l'adaptation du Roi Lear de Godard, véritable gouffre financier et artistique, ou le cinéaste avait offert sa vision résolument personnelle du chef-d'oeuvre littéraire de Shakespeare), mais qui accouchera parfois de vrais petits miracles sur pellicule : la sublime dramédie Barfly de Barbet Schroeder - avec la merveilleuse Faye Dunaway -, le sulfureux et sensuel Berlin Affair de Lilian " Portier de Nuit " Cavani, mais surtout Love Streams de feu le regretté John Cassavetes - adaptation de la pièce Tempête de Shakespeare -, produit dans l'urgence et de manière houleuse (le papa de Husbands aura finalement son director's cut en salles, mais pas en vidéo) alors que le cinéaste se battait contre une foutue cirrhose qui aura finalement sa peau quelques années plus tard.
Oeuvre méconnue mais férocement essentielle, témoin sur pellicule de l'alchimie formidable et rare, qui unit une muse à son metteur en scène amoureux, le film rejoue la même partition détonante d'Une Femme sous Influence et Gloria, à ceci près que Cassavetes (qui reprend le rôle d'un Jon Voigt vacant) et Rowland sont ici frère et soeur.
Complexe et fiévreuse odyssée psychologique et émotionnelle sur deux âmes solitaires à la dérive et tragiquement en manque d'amour, qui n'ont de cesse de rejouer les mêmes erreurs de leur passé commun tout en se vouant une passion fraternelle inébranlable, Love Streams déroute, frappe fort et ému aux larmes; un mélodrame âpre et rugueux qui ne pardonne rien à ses personnages romanesques, en les jetant en pâture à des émotions violentes et insoutenables, et leur manière férocement distincte d'appréhender le sentiment amoureux.

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Entre voyeurisme et pudisme, tutoyant constamment l'intime et le grandiose, le personnel et l'universel avec une virtuosité rare, Cassavetes, comme s'il était hermétique à la maladie qui bouffait son quotidien, nous parle de l'amour comme la déraison la plus pure et libre qui soit, et signe sans l'ombre d'un doute, son oeuvre la plus singulière, qui ne dénote pourtant jamais face au reste de sa foisonnante filmographie (on y retrouve ses thèmes chers : l'isolement affectif, la faillite conjugale,...).
Jamais juge ni bourreau, la caméra dense et fragile épouse une dérive inéluctable, ne tremble jamais face à l'idée de casser son rythme lancinant ou de jongler avec les genres (comédie burlesque, drame intime,...), et donne naissance à un film d'une rare humanité, écorché vif et grandiose.
Un chef-d'oeuvre, rien de moins.


Jonathan Chevrier 

John Chevrier

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