Léa

[PAILLETTES, PANIQUE & CINÉ] #2 : Carrie, L’exorciste et Grave, de l’horreur de devenir femme


Paillettes, Panique et Ciné #2 : Grave, Carrie, L’exorciste : De l’horreur de devenir femme


Dans cette section qui suit, vous l’aurez deviné, « Guinness, Cork et Ciné » je suis de retour en France et reviens sur des moments de films m’ayant marquée au fer rouge brillant. Regard critique, analyses de film de genre et digression métaphysique, cette nouvelle section se veut éclectique. Bonne lecture !

[AVERTISSEMENT : spoilers pour tous les films cités]

L’actualité brûlante de ces derniers jours semble nous rappeler à tout instant l’insécurité et la violence de la condition féminine. Entre les Césars, les résultats de l’enquête de #NousToutes sur le consentement, et les violences policières aux manifestations du 8 mars, les femmes sont victimes de harcèlement machiste, et elle le remette en cause par leur force, leurs textes et leur solidarité. Dans ce contexte, les rapports à l’art sont indispensables, et on attend de lui une réponse proportionnée qui saura éclairer la situation. La récente sortie de Invisible Man (2020) de Leigh Whannell montre comment conjuguer le fantastique et l’épouvante avec la problématique des violences conjugales, sujet également douloureusement d’actualité.

Photo by Universal Pictures - © 2020 Universal Pictures


Modestement, je vous propose de réfléchir autour de trois films d’horreur -un genre qui a d’ailleurs toujours su s’emparer des problématiques sociétales- avec deux classiques, L’exorciste (1973) de William Friedkin et Carrie au bal du diable (1977) de Brian de Palma, et le plus récent mais très marquant Grave (2017) de Julia Ducournau. La figure de l’adolescente comme héroïne horrifique y est particulièrement intéressante, autant qu’ambiguë, puisqu’elles sont autant victimes que bourreau. L’adolescente est également une figure clé de notre société et de son sexisme : admirée, enviée, tout autant que violentée de tous les côtés, elle est un idéal pour les hommes et une période souvent mal vécue pour les femmes. Comment donc, au travers de ces films, retranscrire les questionnements, les errances, les violences du vécu adolescent féminin ?



Copyright Wild Bunch

L’adolescence présente universellement ses travers et ses moments nuls, liés à l’angoisse de voir son corps changer, tout comme le regard des autres, et de devoir se faire une place de plus en plus définie dans notre société. A cela s’ajoute une dimension sexiste qui met des attentes sur les jeunes, au lieu de les laisser grandir et s’épanouir. Une adolescente sera examinée, regardée, moquée, si son corps correspond aux normes comme s’il ne l’est pas. Tous ces films présentent une héroïne ayant un difficile rapport à leur corps et à ses changements. Les manifestations étranges de Regan dans l’Exorciste seront d’abord prises pour les médecins et sa mère pour des dérèglements hormonaux ou neuronaux liés à sa puberté, qui ne sont pas sans rappeler la prétendue « hystérie » touchant les femmes au XIXème siècle. On la croit capricieuse, comme si elle traversait une crise d’adolescence comme une autre, on pense qu’elle exagère ce qui lui arrive, qu’elle « pète un câble » pour rien. D’ailleurs, les obscénités et les scènes très crues du film, mettant à mal le corps de la jeune fille, peuvent symboliser un rapport tordu à la sexualité et aux règles. Le passage de l’enfance à un corps de femme est dur, brusque et horrifique. En poussant un peu, on pourrait voir L’Exorciste comme une interprétation littérale de la diabolisation des règles, encore bien trop prégnante dans notre société.


© 1973 - Warner Brothers

Carrie subit aussi ce passage douloureux, et est moquée et harcelée lorsqu’elle a ses règles pour la première fois. Elle se sent hideuse et honteuse, sans information sur ce qui lui arrive. L’ignorance résultant de l’éducation trop stricte et puritaine de sa mère la conduit à être dépourvue face à une situation pourtant anodine pour ses camarades de classe, qui, au lieu de l’aider, se livrent à un harcèlement en règle. Cela trouve malheureusement une résonance dans la vie réelle : Les règles peuvent être un traumatisme pour beaucoup de femmes, et sont encore bien trop taboues. Elles deviennent un véritable scénario d’horreur. Quant à Justine de Grave, elle se sent à l’étroit dans son corps fragile et facilement bousculé, elle qui voudrait être aussi forte et assurée que sa sœur. On la renvoit sans cesse à une petite chose, et elle se sent en retard par rapport aux autres étudiantes et notamment à leur maturité sexuelle. Son jeune âge ne lui permet pas de prétendre à être une femme sexy dans son université, et la scène du miroir, où elle danse la chanson d’Orties « Plus pute que toutes les putes » la montre se cherchant une identité qui pourrait lui redonner un peu de puissance.

Copyright Wild Bunch

C’est d’ailleurs pour cela que l’intégration et le bizutage du début de l’année sont extrêmement importants pour elle, et cela la pousse à aller contre ses valeurs en mangeant de la viande. On peut comprendre son geste comme une volonté désespérée d’appartenance au groupe, et peu en importe les conséquences. En somme, ces trois films témoignent de comment les normes sociétales peuvent détruire et faire du mal aux femmes.
La difficulté à s’intégrer, lorsque le corps dans lequel on habite est une source d’horreur, est forcément handicapante pour ces héroïnes. Carrie est montrée du doigt et est littéralement la paria du lycée, en plus de subir une situation familiale intenable. Tout ses efforts pour socialiser sont soldés par des échecs, notamment pendant le fameux bal de promo. Justine subit la fameuse pression du bizutage pour s’intégrer, et pour changer son image. Regan quant à elle, est forcément isolée par son état, et n’est pendant une grande partie du film pas aidée. Tout cela peut faire parallèle au harcèlement commun dans les milieux scolaires et étudiants. Comment être à la fois, alors que l’on est dans une phase de bouleversements physiques, séduisante mais pas vulgaire, pas trop mince, pas trop grosse, indépendante mais pas trop ? Ces films choisissent l’angle de l’horreur pour révéler les paradoxes de ces positions d’équilibristes, et les pressions beaucoup trop importantes que notre société fait peser sur les adolescentes.



© 1976 - United Artists

Ces pressions font subir nombre de violences à nos héroïnes, toutes plus graphiques les unes que les autres, certaines plus symboliques que d’autres : par exemple le seau de sang sur Carrie, la scène du Crucifix dans l’Exorciste, qui ont un rapport direct avec les tabous des règles et de la sexualité. Mais ces films donnent aussi des outils d’émancipation, certes fantastiques et violents, mais qui peuvent métaphoriquement fournir des solutions.
Il s’agit d’abord de s’accepter totalement, et de reprendre le contrôle de son propre corps. Le cheminement de l’adolescence, qui est une recherche de son identité physique et mentale, doit d’achever par une définition satisfaisante de soi-même, de ses capacités, et de ses limites. Nos héroïnes reprennent confiance en elles au fur et à mesure de ces films, très malmenées certes, mais incroyablement résilientes. Autrement dit elles ont la capacité à se relever de violences et d’abus (parfois infligées par elles-mêmes, car rappelons-le, ces trois jeunes femmes sont des meurtrières) sans pour autant les renier. Elles tirent force et enseignement de tout cela, dans un scénario typique des personnages survivants des films d’horreur.

© 1973 - Warner Brothers


Carrie prend conscience de ses pouvoirs, prend conscience de sa valeur en tant qu’individu et s’émancipe totalement de l’influence de sa mère, dans une violence peu commune. Elle ne veut plus rester sous la croupe d’une mère étouffante et franchement dangereuse, et ose finalement partir du domicile familial pour s’élancer dans l’inconnu, une métaphore très claire du passage à l’âge adulte. Regan est sauvée de sa possession et peut reprendre une relation apaisée avec sa mère et sa famille, car elle a réussi conjointement avec les prêtres exorcistes à combattre le démon intérieur. Justine apprend à apprivoiser ses envies sanguinaires et y trouve une forme de puissance et d’identité commune avec sa mère et sa sœur. Trois modèles d’émancipation différents, mais qui ont pour point commun la redéfinition de la relation familiale et surtout de sa propre identité, et qui mettent en valeur l’empathie qui aurait été nécessaire pour éviter les situations irréversibles des films.
Au lieu d’aborder les choses de manière frontale, l’horreur est métaphoriquement puissante pour nous confronter aux malheurs de la vie réelle. En parlant des tourments adolescents en termes fantastiques, ces films abordent le harcèlement et le sexisme sans tabou, de façon percutante. La conclusion de cet article n’est donc évidemment pas de prendre ces personnages pour modèles, car spoiler : tuer des gens ce n’est pas bien ; mais plutôt qu’il est intéressant d’interroger ces œuvres pour ce qu’elles peuvent faire ressentir de l’expérience adolescente féminine, avec tout ce qu’elle a d’injuste et effrayant.



© 1976 - United Artists
 

La réalité est de fait parfois plus flippante que ces films, comme les évènements récents le font savoir. Nous devons collectivement écouter les expériences des personnes victimes, et faire preuve d’empathie véritable et authentique pour changer cette société gangrénée par le patriarcat. On peut tous.tes se retrouver dans les expériences adolescentes, et y trouver de quoi être des personnes plus bienveillantes et compréhensives.


J’espère que cet angle d’attaque et de comparaison vous aura intéressé, et à bientôt pour plus de Panique, Paillettes et Ciné !



Léa 

cillykarma

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