Jonathan

[TOUCHE PAS À MES 80ϟs] : #88. Mission

© 1986 - Warner Bros. All rights reserved

Nous sommes tous un peu nostalgique de ce que l'on considère, parfois à raison, comme l'une des plus plaisantes époques de l'industrie cinématographique : le cinéma béni des 80's, avec ses petits bijoux, ses séries B burnées et ses savoureux (si...) nanars.
Une époque de tous les possibles où les héros étaient des humains qui ne se balladaient pas tous en collants, qui ne réalisaient pas leurs prouesses à coups d'effets spéciaux et de fonds verts, une époque où les petits studios (Cannon ❤) venaient jouer dans la même cour que les grosses majors légendaires, où les enfants et l'imaginaire avaient leurs mots à dire,...
Bref, les 80's c'était bien, voilà pourquoi on se fait le petit plaisir de créer une section où l'on ne parle QUE de ça et ce, sans la moindre modération.
Alors attachez bien vos ceintures, mettez votre overboard dans le coffre, votre fouet d'Indiana Jones et la carte au trésor de Willy Le Borgne sur le siège arrière : on se replonge illico dans les années 80 !



#88. Mission de Roland Joffé (1986)

Si l'on peut sensiblement pester sur les titulaires de l'oscar du Meilleur Film plusieurs fois par décennie - et le mot est faible -, il est en revanche un poil plus ardu de s'exciter sur les choix des jurys cannois pour les sacro-saintes Palme d'Or, souvent décernés avec une justesse qui ne peut se comparer à une cérémonie gangrenée par le lobbying en tout genre.
Et si la liste de chefs-d'oeuvre adoubé par la Croisette est longue, certains d'entre eux se démarquent par l'impact indélébile qu'il laisse dans la psyché des cinéphiles plus ou moins endurcis, comme... Mission de Roland Joffé, magistrale et épique évocation des crimes colons couverts par l'Eglise dans l'Amérique du Sud du XVIIIème siècle.
Passé l'accueil dithyrambique de son passionné The Killing Fields, et toujours aussi désireux de creuser le giron des épopées sociales grandioses, en grand héritier du cinéma de David Lean qu'il est, le cinéaste, alors au sommet de son art, s'était donc lancé dans l'entreprise folle de façonner le récit d'un prêtre, le noble père Gabriel, parti évangéliser la tribu amazonienne des guaranis dans l'actuel Brésil, aux alentours de 1750.
Sur sa route, il croisera le charismatique et brutal marchand d'esclaves Mendoza, qu'il va embarquer avec lui et ses disciples évangélistes, pensant que l'homme pourrait se repentir de ses crimes passés (dont l'assassinat par pure jalousie, de son propre frère), et l'aider dans sa quête.
Dite mission qui deviendra hautement périlleuse lorsqu'ils devront la défendre face à l'armée portugaise, qui par la force d'un traité avec l'Espagne (qui ne tolérait pas l'esclavage), voit les terres des guaranis livrés en pâture au pillage, à la domination inhumaine et à la mort gratuite et sans remords face à toute tentative de rébellion.

© 1986 - Warner Bros. All rights reserved


Fresque humaniste grandiose, croquée comme une danse lumineuse et enivrante dans l'ombre de la Sainte Trinité, le film, tout en dualité retenue qui menace constamment d'éclater à la face de son auditoire (ce qu'elle ne fait jamais, ce qui renforce considérablement la chaleur intense de ses images), s'attache à trois figures aussi différentes que complémentaires, dont le voyage intérieur est aussi grandiose que les paysages qu'il capte avec ampleur (les fameuses chutes d'Iguazú).
Le cardinal Altamirano, voix-off du métrage et sommer de statuer sur le sort des missions jésuite, le père Gabriel, figure mystique et difficile à définir (ses émotions sont toujours contenues, même s'il laisse transparaître son dégoût face à la trahison d'une Église qu'il n'aura aucun mal à défier par la suite), qui nous apparaît comme un saint d'une noblesse rare, avant de périr tel un martyr (en donnant la messe alors que les soldats portugais anéantissent les villageois autour de lui); mais aussi et surtout Mendoza, mercenaire et marchand d'esclaves qui assassine son propre frère dans un accès jalousie.
Poussé par des émotions puissantes et viscérales, il souffre d'une pénitence sisyphe et dans sa quête d'une rédemption salvatrice, il soulèvera de manière frénétique et répétée le lourd poids de son passé pétri de péchés (prenant la forme d'une armure et de toutes ses armes regroupées), le long de l'interminable falaise qui sépare la civilisation, du village des guaranis.
Accepté par la tribu dans une scène d'une beauté sans nom, puis dans l'ordre des Jésuites (acte qui achève son retour inespéré dans le droit chemin), il incarnera moins une bataille contre la foi comme le père Gabriel, que le bras armé et censé des Jésuites, seul homme capable de combattre la furie du monde réel.
Un être écartelé entre sa raison et ses sentiments, entre son enseignement évangélique et sa passion pour les guaranis, qu'il ne peut que se résoudre qu'à défendre sans la moindre réserve.

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Articulé autour de thèmes fort (la résilience, le sacrifice, la rédemption, les contradictions de la foi, la duplicité politico-religieuse et la nature douteuse du progrès, l'amour et la compassion pouvant coexister sous l'impulsion de la violence,...), et d'un symbolisme chrétien jamais trop appuyé (beaucoup l'ont jugé à tort, comme un simple outil politique contre l'hypocrisie d'une église catholique), Mission se veut autant comme une vision saine et mature de la croyance religieuse (résidant plus dans l'intimité des préceptes d'un prêtre ou d'un missionnaire individuel, que dans les organes bureaucratiques destructeurs et rongés par le souci de ne pas froisser la politique internationale, de la papauté), qu'une destructrice de la quête " progressite " de l'humanité (vu les innombrables massacres perpétués au fil des siècles, il est évident de penser qu'il aurait été préférable que ni marchand d'esclaves, ni prêtre ne se soient jamais aventurés dans la jungle).
Dominé par les prestations habités de son duo titre, Jeremy Irons (éblouissant de bonté) et Robert De Niro (indomptable, bestial et tout expression physique), magnifié aussi bien par la photographie indécente de beauté de Chris Menges (qui capte avec grâce la magnificence austère et brumeuse de la jungle) que par le score ensorcelant d'Ennio Morricone, Mission est un chef-d'oeuvre bouleversant, ou le salut de l'humanité ne réside pas dans une quelconque lutte/dominance victorieuse entre les hommes, mais bien dans l'abandon, le sacrifice et l'acceptation de l'autre.


Jonathan Chevrier

John Chevrier

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