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[CRITIQUE] : Infirmary


Réalisateur : Nicholas Pineda
Acteurs : Paul Syre, Mark Anthony Williams, Danielle Kennedy,...
Distributeur : ESC films
Budget : -
Genre : Epouvante-horreur.
Nationalité : Américain.
Durée : 1h27min.

Synopsis :
Un gardien a disparu lors de sa première nuit dans un ancien hôpital psychiatrique. Les images de vidéosurveillance montrent des incidents inexplicables qui continuent de déconcerter les enquêteurs




Un ancien marine, blessé en service et contraint de quitter l’armée, se reconvertit dans la surveillance de nuit. Pour sa première mission, il est envoyé dans un immense hôpital psychiatrique désaffecté, promis à la démolition. Une nuit de garde qui va rapidement virer au cauchemar, à mesure que les murs de cet asile abandonné semblent exhumer les secrets les plus sombres de son histoire. Avec Infirmary, Nicholas Pineda transforme une simple ronde de nuit en une plongée suffocante dans les recoins les plus troubles de la psyché américaine.

Il s’agit du premier long métrage de Nicholas Pineda, diplômé des beaux-arts du Laguna College of Art and Design et de l’USC School of Cinematic Arts. Avant de passer derrière la caméra, le cinéaste a fait ses armes dans la publicité, à travers Dotexe, l’agence créative qu’il a fondée et qui lui a notamment permis de collaborer avec Nike, EA ou encore Discord. En 2015, il réalise Disquiet, son premier court métrage consacré à la crise de conscience d’une jeune nonne. 

Infirmary se situe au carrefour de plusieurs tendances du cinéma horrifique contemporain : found footage, espaces liminaux, codes du jeu vidéo et légendes urbaines. Un assemblage de genres qui peut rapidement tourner à l’exercice de style, tant l’équilibre entre immersion et artifice s’avère fragile. Pourtant, Infirmary parvient à tirer son épingle du jeu grâce à l’attention particulière qu’il porte à la crédibilité de son dispositif. L’association d’une bodycam, fixée au corps des protagonistes, et de caméras de surveillance disséminées dans les couloirs de l’établissement donne au récit un aspect authentique.

L'une des réussites du film tient également à la simplicité de son récit, qui s'affranchit volontiers des mécanismes narratifs les plus conventionnels. Plutôt que de multiplier les rebondissements et les explications, Nicholas Pineda privilégie une progression diffuse, presque hypnotique. Cette économie narrative accentue la sensation d'espace liminal qui traverse le film. Car le véritable protagoniste d'Infirmary, c'est avant tout cet hôpital désaffecté des années 1970, véritable bâtiment abandonné qui a servi de décor au film. Couloirs interminables, pièces désertées, éclairages blafards : le décor possède une authenticité presque palpable. Il devient un personnage à part entière, un organisme malade dont chaque recoin semble conserver la trace d'une violence passée.

Copyright Shudder / Amalgam Films / Raven Banner Entertainment / ESC Films

Mais réduire Infirmary à son efficacité horrifique serait passer à côté de sa dimension politique. Derrière l'expérience sensorielle immersive se dessine une réflexion sur les dérives de l'institution militaire américaine et les traumatismes qu'elle laisse dans son sillage. Dès les premières minutes, Edward, le protagoniste, apparaît comme un ancien marine contraint à la démobilisation, profondément marqué par son expérience militaire. Atteint de stress post-traumatique (PTSD), il présente une fragilité psychologique qui devient progressivement indissociable des phénomènes étranges auxquels il est confronté. À mesure que la nuit avance, l'hôpital semble se transformer en une projection de ses propres traumatismes, comme si les murs délabrés donnaient corps à une mémoire qu'il ne parvient plus à contenir.

Le film s'intéresse également à l'un des fondements de la culture militaire américaine : l'obéissance absolue à la hiérarchie. Edward est un personnage façonné par cette discipline, dont il peine à se défaire, même lorsqu'elle le mène dans des situations dangereuses. Cette soumission ouvre la voie à une série de dérives humaines inquiétantes. Une séquence de bizutage aux accents claustrophobes donne à voir la violence ordinaire d'un système où l'humiliation et la domination se confondent avec l'apprentissage de la discipline. À cela s'ajoutent plusieurs remarques racistes, distillées au fil du récit, qui laissent entrevoir un environnement militaire gangrené par des préjugés profondément enracinés. L'horreur ne vient donc pas uniquement de ce qui se cache dans les couloirs de l'hôpital : elle prend aussi sa source dans les institutions et les rapports de pouvoir qui ont façonné le personnage.

Cette lecture dépasse d'ailleurs le seul cadre militaire pour embrasser une histoire plus vaste, celle d'une Amérique hantée par ses propres mythologies. Le Vietnam, les attentats du 11 septembre, l'Afghanistan : autant de références qui jalonnent le film et convoquent les grands traumatismes de l'histoire contemporaine des États-Unis. Autant de fractures qui ont progressivement fissuré le récit triomphaliste de la « Great America ». Derrière les images d'une puissance militaire et politique autrefois incontestée se dessine le portrait d'une nation rongée par ses contradictions.

Au fond, c'est peut-être là que réside la véritable force d'Infirmary. Sous ses apparences de film d'épouvante en found footage, le premier long-métrage de Nicholas Pineda raconte des États-Unis qui ne parviennent plus à échapper à leurs propres fantômes. L'hôpital abandonné devient alors une métaphore assez limpide d'un pays dont les fondations se fissurent, mais dont les traumatismes continuent de hanter les murs. Et si, en plus, le film fait réellement peur, c’est un atout non négligeable.


Éléonore Tain