[ENTRETIEN] : Entretien avec Mohamed Chabane et Théo Jourdain-Rhodes (Kraken)
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Il fut une époque où l’on reprochait au cinéma de genre français de ne pas trouver sa place, pris notamment dans ses influences américaines ou dans une visibilité plutôt réduite. Ce genre de choses semble désormais être relégué dans le passé avec l’attention accordée à des titres de qualité comme Vermines, Kyma ou ici Kraken, film d’horreur en cité d’une grande solidité d’approche. Nous avons eu l’occasion de revenir sur son développement avec ses réalisateurs afin de mieux soutenir pareille proposition horrifique française.
La lecture de l’article est recommandée après le visionnage du film suite à quelques spoilers.
Quelle était l'idée au départ de Kraken ?
Mohamed Chabane : C'est l'un de nos producteurs, Guillaume Thévenin, qui avait eu l'idée de faire un film d'horreur dans une tour en cité. Il avait fait un petit dossier de présentation de son idée et il cherchait des réals donc on l'a rencontré. Rapidement, le projet s'est monté autour de cette promesse : faire un film d'horreur dans une cité, avec des talents urbains et des jeunes acteurs pour faire un film pour les jeunes. Très rapidement, on s'est retrouvés avec la boîte de production Marvelous et le projet est parti de là. C'était ça le socle. Après, on a co-écrit le film avec Romain Protat, notre co-scénariste et, à partir de cette base-là, on a continué le travail pendant trois ans, et on a abouti à ce résultat-là, après diverses réécritures.
Parmi ces réécritures, est-ce qu'il y avait des questions par rapport à l'esthétique du tueur, notamment le fait qu'il reprenne des violences policières ?
MC : C’est arrivé à la toute fin du processus, un mois avant le tournage. Le tueur est passé par tellement d'états différents et on sentait que le film était un peu trop générique. C'était un ancien militaire un peu traumatisé qui se venge, ce qui était cool, mais à un moment, on a essayé d'ouvrir d'autres portes de réflexion et de se dire qu'on était en train de faire un film dans une cité. Qu'est-ce que ça raconte, au-delà de la forme ? Qu'est-ce qu'on a envie de mettre dans ce film-là, qui nous ressemble et dont on a envie de parler ?
Théo Jourdain-Rhodes : Qu'est-ce qui est spécifique à la cité ? Ce qui ferait le plus peur à un groupe de jeunes, c'est un CRS qui a vrillé, même si ce n'est pas vraiment ce que c'est.
MC : Ça donne un cadre aussi aux morts. Quand on a un tueur qui n'a pas d'arme spécifique, c'est très compliqué de cadrer la créativité. Après, on se disait que si on faisait croire que c’était un flic et qu'on utilisait des bavures policières en mode extrême, ça cadrait et on utilisait toutes ces armes. C'était intéressant en termes de mise en scène et en termes de sens. Il y avait aussi un truc de jouer avec l'inconscient des gens et la polarisation qu'on a en général. Quand on reçoit une image, on a envie de la trier tout de suite. C'est un flic raciste ? C'est lui le méchant ? La réalité est beaucoup plus complexe et nuancée en général. Dans le film, c'est un peu ça : les gentils ont quand même fait du mal et le méchant a quand même été bon. C'est beaucoup plus nuancé et complexe et c'était un fond du projet qui nous paraissait plus personnel.
C'est intéressant parce qu'en parlant de mise en scène, il y a aussi ces images intra-diégétiques filmées par le smartphone qui essaient justement de capter un peu le quotidien. D'où est venue cette idée qui pourrait se raccrocher aux found footage, mais qui reste plutôt cohérente avec l'ère du temps ?
MC : Avec Théo, on avait envie d'explorer tous les sous-genres de l'horreur qu'on avait appréciés. Tous les petits trucs dans tous ces films qu'on avait aimés, on avait envie de les faire vivre dans Kraken. Ça va du gore à des trucs de fantômes, de surnaturel. Et il y avait le found footage qu'on avait envie d'explorer. Pour nous, le found footage, c'était forcément avec un iPhone et avec un mec qui fait ses snaps et ses vidéos YouTube. Du coup, ça s'est un peu fait naturellement.
TJR : En plus, on savait qu'avec un personnage comme Marvin, ça allait apporter grave d'humour et de peur en même temps. Parce que quand tu es dans un écran de téléphone, tout devient plus réel, plus brut. C'est tout de suite plus effrayant avec le flash et tout. On savait que ce personnage de YouTubeur qui veut aller dans la tour alors qu'on lui dit de ne pas y aller, allait être une porte vers de la comédie infinie.
C'est drôle parce que cette scène avec le téléphone qui retombe en permanence, je trouvais que ça se rapprochait de Massacre à la tronçonneuse dans son humour noir, avec le personnage qui est censé tuer l'héroïne du premier coup et qui la loupe à chaque fois.
TJR : C’est grave ça avec le marteau !
Exactement !
MC : Ce sont vraiment des réminiscences inconscientes parce que quand on a fait la scène, on n'avait pas du tout cette sensation.
TJR : C'est juste que le truc est tombé et on s'est dit que c'était trop bien à faire mais c’est vrai qu’on peut faire le lien.
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Vous êtes passés par le clip et par les séries. Comment tout cela vous a servi sur l'expérience du film ?
MC : Sur la série, tu as beaucoup moins de temps pour tourner les choses. Tu dois être très rapide et très carré. On a tourné tout le film à l'iPhone en amont, quasiment chaque scène. On savait exactement le nombre de plans dont on avait besoin. Il y a quand même une rigueur qu'on a trouvée en réalisant sur des séries qu'on a pu remettre dans ce projet-là. C'est sûr qu'il y a des choses où c'est l'expérience qui ressort...
TJR : Il y a beaucoup de jours de tournage sur une série. C’est une forme d'entraînement où tu vas vite, tu dois faire plein de trucs et tu dois diriger plein de scènes à la chaîne sans avoir le temps de réfléchir. Quand on est arrivé sur le long-métrage, on avait ce skill-là, cette expérience-là. Nous avions un peu plus de temps pour réfléchir un petit peu à ce qu'on pouvait faire. C'était comme la salle de sport où on se rend après être allé au combat.
MC : Pour nous, c'était un tournage assez court finalement comparé aux séries qu'on a faites. On a eu 26 jours de tournage. Ça peut paraître très long quand tu as seulement fait des clips ou des pubs, mais une fois que tu as fait quelques séries, c'est court finalement. Donc, ça nous a bien entraînés.
Mohamed, j’ai vu que vous avez travaillé en tant que monteur, notamment sur certains clips. Est-ce que c'est quelque chose qui vous a aussi servi et en même temps, cela me permet de vous demander la manière dont vous fonctionnez en duo ?
MC : C'est vrai que j'ai beaucoup monté, beaucoup cadré et fait de clips aussi. Du coup, j'ai une capacité à me projeter visuellement sur le montage final, sur ce que va être l'idée dans son résultat, sur le plateau ou en amont. Cela peut nous aider à prendre des décisions, parfois, où il faut faire un montage dans la tête et se demander si ce plan est indispensable ou pas. Ça nous aide en tant que duo.
TJR : On a des cerveaux qui marchent très différemment et on a une sensibilité commune. Il y a la même direction mais pour y arriver, ce ne sont pas du tout les mêmes chemins. Donc c'est super intéressant.
Quelles ont été vos conversations avec votre chef opérateur, Raphaël Vandenbussche ?
TJR : Déjà, il s’agit de trouver la bonne personne. Il a fallu faire un casting de technicien parce qu’un chef opérateur reste un artiste et, pour bosser avec quelqu’un, je dois être un peu fan de ce qu'il a fait avant, sinon c'est foutu. On a dû parler d'envies communes ainsi que toute la prépa de découpage. C'est hyper important.
Je voulais rebondir après sur le traitement étant donné qu'on est essentiellement dans un film de nuit. Comment capter en gardant une visibilité mais gardée de l'ombre ?
MC : C’était une vraie question : on était dans une tour où il n'y avait pas vraiment d'électricité à la plupart des étages. On se demandait comment éclairer ça juste assez pour y voir mais sans trop y voir non plus. C'est pour ça que l'idée des flashs de téléphone comme source principale de lumière dans le film est rapidement venue. Après, Raphaël venait réhausser un tout petit peu pour qu'on voie quand même le décor mais pas trop. C'est une espèce d'ajustement, mais aussi on savait qu'on avait quand même une latitude de modification en étalonnage. Souvent, c'était beaucoup plus éclairé que le résultat final.
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Quelle est votre vision sur le cinéma de genre français ? On parle toujours du manque de titres dans le domaine mais il semble y en avoir plus qui trouvent une meilleure accessibilité avec le public.
TJR : Est-ce qu'il y en a de plus en plus ? Je ne sais pas.
MC : En tout cas les diffuseurs, les distributeurs, le public, tout le monde a une soif pour un film de genre. J'ai l'impression qu’il y a une envie générale parce que c'est quand même une proposition claire pour les gens. Ce n'est pas pour tout le monde mais c'est pour un certain type de public. J'ai l'impression que c'est plus facile et plus clair de faire un film d'horreur que de faire une comédie ou un drame.
TJR : La vraie nouveauté, avec Vermines et notre film encore davantage, c'est qu'il y a une volonté décomplexée de faire du divertissement de genre. Alors qu'avant j'ai l'impression que les films francophones de genre étaient quand même très auteurs et très sociaux en général. Là, il y a peut-être une nouvelle brèche qui s'ouvre vers du genre décomplexé de divertissement qui assume plus son rôle de faire vivre une sensation au spectateur avant de vouloir lui implanter une nouvelle idée dans la tête sur la société ou sur un sujet sociétal.
MC : Après, on a bossé avec Romain Protat qui a écrit Calvaire avec Fabrice Du Welz, ce qui est marrant parce que ce n'est pas un film social, c'est très proche de Massacre à la tronçonneuse et tu as des sous-couches mais c'est décomplexé avec zéro humour. Vu qu'on ne vient pas du film d'horreur pur et dur, on kiffe ce mélange de genres aussi. Tout ça pour dire que ce truc où on se dit parfois qu’un film d’horreur est trop social ou trop monocorde dans son horreur, c’est difficile pour nous. Il y a souvent des extrêmes du genre comme s’il y avait une nécessité de justifier pourquoi tu veux faire un film d'horreur. Ça nous a vraiment plu par exemple de rajouter des vannes dans le film.
Quelles ont été vos conversations au casting, parce que je trouve que la caractérisation est assez directe et fonctionne ?
TJR : C'est très dur d'écrire un début de film d'horreur parce qu'il faut que ça aille vite. On a envie d'embarquer rapidement dans l'histoire donc on a très peu de temps pour les caractériser et on a beaucoup écrit... On a eu le casting très tôt : on a eu au moins un an d'écriture après donc on a écrit par rapport aux acteurs qu'on avait et on a aussi collé des rôles qui leur allaient parfaitement. C'est pour ça que c'est très direct. Les personnages collent au casting et à leur physicalité aussi : le petit rigolo Marvin, le gangster Gazo, le mec sombre qui sort de prison Idriss, la fille un peu plus lumineuse,…
MC : Je pense aussi que c'est l'expérience de Romain Prota qui avait écrit les premières versions du script où il allait rapidement droit au but pour qu'on ait une espèce d'architecture de l'histoire. Pour ça, tu es obligé de caractériser de manière très claire les différents personnages.
Comment était l'approche pour trouver ce bâtiment et le créer pour qu'il ait cette vie ?
MC : On a été beaucoup aidés par le décor en lui-même parce qu'il y avait vraiment des tours qui avaient été squattées. Du coup, il y avait plein d'appartements et à chaque fois qu'on en ouvrait un, on découvrait des trucs trop bizarres comme des pigeons morts, un appart rempli d'habits, … C'était déjà de base très inspirant. Après on a essayé d'agrandir le décor en cassant des murs pour faire croire que c'était plus grand.
TJR : On a aussi pensé à comment on pouvait faire un truc un peu « gamifié » pour chaque nouveau décor avec une ambiance spécifique. Je calais des petites peluches dans toutes les scènes en mode easter eggs et je trouvais ça marrant de les avoir dans un univers totalement bleu comme ça. C'était un mélange de décor naturel qui marche déjà en tant que tel et de nos ajouts avec le chef déco en essayant de se renouveler à chaque fois.
Propos recueillis par Liam Debruel.
Merci à Maud Nicolas et Distri 7 pour cet entretien.










