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[CRITIQUE] : Kraken


Réalisateurs : Mohamed Chabane et Théo Jourdain-Rhodes
Avec : Alassane Diong, Manon Bresch, Guillaume Gouix,...
Distributeur : Pan Distribution
Budget : -
Genre : Epouvante-horreur.
Nationalité : Français.
Durée : 1h35min.

Synopsis :
Dans une cité, une tour abandonnée alimente les rumeurs. Alors que des disparitions étranges s'enchaînent, 5 jeunes n’ont plus le choix : y entrer à nouveau. Pris dans un piège mortel, ils vont bientôt comprendre que s'échapper leur sera impossible…




Il existe une relation d’amour haine envers le cinéma de genre français, avec un public qui reproche de ne pas avoir assez de titres marqués horreur dans le paysage cinématographique francophone tout en n’étant pas nécessairement prêt à soutenir les films arrivant dans nos salles. Pourtant, les propositions existent et se développent avec des qualités aussi diverses que leurs approches. Kraken s’inscrit ainsi dans un cinéma d’effroi assumant totalement ses contours pour offrir un spectacle bien rôdé et dont l’inscription se fait totale dans sa mise en scène et ses thématiques avec des enjeux bien actuels.

En suivant des jeunes dans une tour de cité qui abrite un danger meurtrier, Mohamed Chabane et Théo Jourdain-Rhodes réussissent à insuffler un sentiment de terreur en se réappropriant un décor vu comme commun mais dont le septième art n’a sans doute pas assez utilisé les avantages. Ainsi, le rythme du récit réussit à se maintenir avec une certaine énergie qui n’empêche pas une caractérisation solide. C’est cet aspect direct qui parvient sans doute à souligner la maîtrise du long-métrage, trouvant comment dérouler son histoire et ses protagonistes sans que cela ne semble artificiel, bien porté par la dynamique de son casting.

Copyright 2026 MARVELOUS PRODUCTIONS – RIGGINS FILMS – PROD LAB – N9NE STUDIO – KABO - ALLIANCE DE PRODUCTION

Plus encore, c’est l’approche visuelle qui surprend, conservant le juste équilibre entre les points attendus d’un récit nocturne et une certaine lisibilité, venant de réflexions avec le chef opérateur Raphaël Vandenbussche comme raconté par les réalisateurs. Tout cela participe à la générosité du titre, notamment dans son côté graphique avec des effets brutaux et réussis qui devraient ravir les amateurs de genre. Le tout se couple correctement d’un point de vuetonal avec des traits humoristiques qui s’inscrivent plutôt bienla plupart du temps sans que cela ne diminue la portée dramatique de sa menace, profitant d’un Guillaume Gouix qui sait donner du corps à pareil protagoniste.

Kraken s’avère donc une proposition horrifique généreuse et bien menée, trouvant rapidement sa propre identité esthétique en résonnant invariablement avec des réflexions récentes et en brossant des personnages bien solides. Si l’on pourrait regretter quelques saillies moins solides, il n’en reste pas moins plaisant de pouvoir profiter d’une œuvre qui cherche le ludisme horrifique de titres populaires américains en portant une direction visuelle propre et surtout un ancrage français passionnant. Mohamed Chabane et Théo Jourdain-Rhodes se placent comme des cinéastes à suivre et Kraken comme un plaisir de genre qu’on assume sans aucun souci.


Liam Debruel


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À Grigny, la Grande Borne n’avait probablement pas besoin de grand-chose pour devenir le décor d’un film d’horreur. Il suffisait d’une tour abandonnée, de quelques disparitions et d’un groupe de jeunes suffisamment téméraires ou inconscients pour aller voir ce qui s’y cachait.
Dans Kraken, Mohamed Chabane et Théo Jourdain Rhodes transforment donc le grand ensemble en terrain de jeu horrifique : cinq jeunes pénètrent dans cette tour fantôme et découvrent, étage après étage, qu’il aurait peut-être été plus judicieux de rester chez eux. Le bâtiment se referme progressivement sur eux, transformant les cages d’escalier et les appartements délabrés en autant de pièges.

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Kraken reprend les codes du slasher pour les replacer dans un décor français. Exit la banlieue résidentielle américaine, ses pelouses impeccables et ses voisins qui ont manifestement beaucoup trop de temps libre ; bienvenue dans une tour de la Grande Borne. Exit également le boogeyman vaguement marginal, working class au genre ambigu : ici, le monstre porte les attributs du policier. Sa violence est physique, méthodique, presque professionnelle. Le dispositif est d’une efficacité redoutable parce qu’il n’a, dans un premier temps, pas besoin de beaucoup d’explications. Le film associe immédiatement une figure horrifique familière à une réalité politique parfaitement identifiable : celle des violences policières. Le geste est frontal, peut-être même un peu trop : ACAB, donc. Du moins, pendant un moment.

Car Kraken commet ensuite une erreur assez classique au cinéma : avoir une bonne idée et éprouver soudain le besoin de s’en excuser. Son dernier tiers entreprend de complexifier le personnage du boogeyman, comme s’il fallait absolument lui rendre une part d’humanité pour éviter qu’il ne soit réduit à sa fonction de monstre. Le retournement paraît artificiel, voire franchement bancal, et finit par rendre le personnage plus superficiel plutôt que plus complexe. La charge politique du dispositif, elle, s’en trouve considérablement affaiblie. Là où le film semblait tenir une proposition claire, utiliser les codes du slasher pour parler d’une violence bien réelle, il finit par mettre lui-même des bâtons dans les roues de son propos. ACAB… mais avec astérisque. Guillaume Gouix, heureusement, s’accroche à son personnage et fait ce qu’il peut avec un rôle dont l’écriture finit par lui compliquer singulièrement la tâche.

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La première heure est pourtant particulièrement efficace. Chabane et Jourdain Rhodes savent exploiter leur décor et en faire une véritable machine à peur. La tour n’est jamais réduite à un simple arrière-plan : ses couloirs, ses appartements délabrés, ses escaliers et ses espaces abandonnés constituent le véritable terrain de jeu du film. Il y a quelque chose de délicieusement régressif à suivre ces cinq personnages s’enfoncer dans cette tour, sachant pertinemment qu’à chaque porte franchie leur situation ne va pas franchement s’améliorer. Kraken jongle alors avec des séquences de flippe plutôt bien troussées, des décors craspecs à souhait et un humour qui, pendant un temps, parvient à alléger le dispositif sans le saboter. Le film comprend ce qu’est le plaisir primaire du genre : faire peur, faire rire, puis faire regretter au spectateur d’avoir espéré que le personnage allait enfin prendre une bonne décision.

L’équilibre se fissure malheureusement dans le dernier tiers. Le film pousse les curseurs de la violence et s’aventure du côté du torture porn avec une insistance dont on se serait volontiers passé. Certaines séquences donnent l’impression de chercher davantage le choc que la nécessité dramaturgique, tandis que le rythme s’enlise par endroits. L’humour, qui fonctionnait plutôt bien jusque-là, n’arrive plus toujours à jouer son rôle de soupape et se transforme parfois en lourdeur. Comme si Kraken, après avoir trouvé son ton, avait décidé de tester toutes les options disponibles avant le générique de fin. Une sorte de menu dégustation du film d’horreur, avec supplément gore dont personne n’avait vraiment commandé la portion.
L’une des idées les plus intéressantes du film concerne pourtant quelque chose de beaucoup moins spectaculaire : les réseaux sociaux. L’un des personnages veut produire des vidéos horrifiques destinées à être diffusées sur Internet, transformant la peur en contenu et le danger en potentiel nombre de vues. Cette obsession de l’image apporte une mise en abyme bienvenue : il ne suffit plus de vivre une expérience, il faut la filmer, la publier, la transformer en spectacle.

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Le dispositif fait particulièrement sens lorsqu’on le rapproche de la séquence introductive dans laquelle le même personnage filme des policiers avec des filtres destinés à les ridiculiser. Deux violences de l’image se répondent alors. D’un côté, la violence policière est physique, concrète, dangereuse ; de l’autre, les jeunes disposent essentiellement de leur téléphone pour documenter, détourner ou ridiculiser ceux qui les contrôlent. Le smartphone devient ainsi une arme symbolique, faute de pouvoir répondre autrement à la force. C’est peut-être là que Kraken aurait pu pousser son idée le plus loin : dans cette confrontation entre ceux qui disposent de la force et ceux qui disposent de l’image. Le film esquisse une réflexion assez contemporaine sur la manière dont les réseaux sociaux transforment la peur, la violence et même la contestation en spectacle. Mais, comme souvent dans Kraken, l’intuition est meilleure que son développement. Le film lance plusieurs pistes passionnantes sans jamais prendre le temps de les suivre jusqu’au bout.

Le casting souffre lui aussi d’une certaine inégalité. Tous les comédiens ne semblent pas jouer dans le même registre, ce qui accentue parfois les ruptures de ton du film. Certains assument pleinement le mélange de teen movie, de slasher et de comédie horrifique quand d’autres paraissent encore chercher la fréquence sur laquelle le film souhaite se régler. Dans cet ensemble, Manon Bresch constitue l’une des présences les plus intéressantes. Elle investit progressivement la figure de la Final Girl, cette survivante emblématique du cinéma d’horreur, avec une intensité qui donne envie de la voir davantage. C’est d’ailleurs l’un des regrets du film : ne pas lui offrir plus d’espace pour développer un personnage qui aurait pu devenir l’un de ses véritables centres de gravité.

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Kraken reste donc un objet imparfait. Son meilleur atout est aussi sa plus grande frustration : le film possède une idée forte, un décor singulier et un dispositif politique immédiatement lisible, mais semble progressivement prendre peur de ce qu’il raconte. Sa première partie assume pleinement le mélange entre slasher, humour et chronique sociale ; sa dernière détruit tout ce qui a été construit dans la première. Il reste pourtant quelque chose de stimulant dans cette tentative de fabriquer un cinéma d’horreur français à partir d’un territoire qu’on ne voit pas assez dans le cinéma hexagonal.


Éléonore Tain