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[CRITIQUE] : Mémoire de fille


Réalisatrice : Judith Godrèche
Avec : Tess Barthélemy, Valérie Dréville, Maïwène Barthèlemy, Ariane Labed, Victor Bonnel...
Distributeur : Jour2fête
Budget : -
Genre : Drame.
Nationalité : Français, Belge.
Durée : 1h57min.

Synopsis :
Annie Ernaux est sollicitée pour une signature de son dernier ouvrage dans la ville de son enfance, Rouen. Alors qu'elle s'y rend, elle est prise d'un vertige et replonge dans le souvenir de l'été 1958, celui de sa première nuit avec un homme. Nuit dont l'onde de choc s'est propagée violemment dans son corps et sur le reste de son existence.




Il n'y a pas de hasard de calendrier au sein de la (très) riche distribution annuelle : juste de belles coïncidences, comme celle de vouloir faire vivre de plusieurs manières, l'œuvre d'une auteure aussi importante que peut l'être Annie Ernaux, de célébrer son art par la force du Dieu pellicule.
D'un côté, il y a une volonté - essentielle - de vouloir créer une connexion directe entre ses écrits (où elle remet, avec une crudité nécessaire, les limites anxiogènes du patriarcat et de sa violence exacerbée : banalisation du viol, criminalisation de l'avortement,...) et la nouvelle génération - des lycéens et des lycéennes -, dans une forme de dialogue ouvert, franc et sans fioritures, où chacun établi des liens entre sa propre vie et ses propres expériences, dans une appropriation littéraire nourissant une pensée plus large et existentielle, sur le monde et l'apprentissage d'un esprit critique et réflexif. - Écrire la vie : Annie Ernaux racontée par des lycéennes et des lycéens de Claire Simon, en salles depuis une semaine.

Copyright Windy Production - Moana Films

De l'autre, une oeuvre résolument plus conventionnelle dans sa forme mais pas moins pertinente dans ses intentions, celle de donner une existence plus visuelle, plus matérielle, aux écrits d'Ernaux dans une forme de voyage cinématographique à double résonance intime, où sa cinéaste semble mettre autant d'elle-même que du roman qu'elle adapte.
C'est l'impression prégnante que dégage Mémoire de Fille, estampillé second long-métrage de la comédienne et cinéaste Judith Godrèche, chapeauté seize ans après le nettement plus oubliable Toutes les filles pleurent, adaptation du roman éponyme de la lauréate du prix Nobel (qui y relate sa première expérience sexuelle, à dix-huit ans, avec un garçon plus âgé, et l'impact que cette relation a eu sur le reste de son existence) et qui s'inscrit dans le même mouvement que l'allégorie sensiblement introspective de la libération de la parole des victimes de VSS post-#MeToo qu'incarnait son récent court-métrage, Moi aussi - déjà avec sa fille à la distribution, Tess Barthélemy.

Si son prologue n'est pas des plus heureux (comme sa conclusion, tant Godrèche adapte fidèlement son matériau d'origine et conserve le double rapport temporel de l'auteure, l'idée que la voix d'une Ernaux adulte, serve de cadre narratif à ce qui peut se voir comme un long flashback/remémoration du passé), sa narration elle, déconstruit par la suite avec intelligence les codes habituels du récit iniatico-sexuel à (très) forte tendance masculine et/où excessivement romantisés, en vissant sa caméra sur le malaise d'une jeune fille sensible et pas encore femme (élevée dans un environnement catholique particulièrement strict), alors quelle quelle est monitrice dans une colonie de vacances, complètement écrasée par une relation intime avec un homme plus âgé qui n'a que faire de son trouble (et envers qui elle se soumet totalement lors de leur relation sexuelle, psychologiquement brutale) et qui la rejette très vite, mais également par le jugement extérieur des autres hommes du groupe, qui la harcèle, l'humilie et la rabaisse plus bas que terre.

Copyright Windy Production - Moana Films

Un traumatisme physique et psychologique qui va la marquer au plus profond de sa chair (et face auquel son corps va répondre durement et frontalement), que la cinéaste saisit avec une certaine justesse malgré la maladresse de sa structure, en grande partie grâce à la partition subtile et empathique de Tess Barthélemy, qui capture joliment l'innocence comme le désir d'acceptation de son personnage, au point presque de tromper le didactisme d'une mise en scène qui n'est pas sans rappeler, parfois (et à tort, au jeu des comparaisons) le formidable Fish Tank d'Andrea Arnold.
Un poil inachevé donc, mais réellement prenant.


Jonathan Chevrier