[CRITIQUE] : Irish Travellers
Réalisateur : Alexander Murphy
Avec : -
Distributeur : Dulac Distribution
Budget : -
Genre : Documentaire
Nationalité : Irlandais, Français.
Durée : 1h36min
Synopsis :
Le long d'une route oubliée, la famille O'Reilly vit dans une vieille caravane échouée au milieu des champs. Pa, Lisa et leurs dix enfants traversent les saisons dans ce fragile château de tôle, héritiers d'un mode de vie en sursis. Menacés d'expulsion, leur équilibre de fortune vacille mais ils résistent, fidèles à leurs traditions. Les enfants rient, les chiens aboient, la caravane tient encore, mais pour combien de temps ?
Le nom d'Alexander Murphy, cinéaste franco-irlandais, est un nom à suivre très près dans le cinéma documentaire. L'année 2026 est l'occasion de découvrir ses deux premiers long-métrages. Il y a eu Au-delà de Katmandou en début d'année, et arrive en salles désormais Irish Travellers. De retour dans son pays, il y observe le quotidien d'une famille appartenant à la communauté des Travellers. Ces personnes sont des nomades d'origine autochtone, malheureusement victimes de discrimination depuis toujours comme d'autres communautés nomades. Mais le cinéaste ne va pas explorer les frictions, et ne cherche pas à faire un documentaire qui explique ce que sont les Travellers. Alexander Murphy prend le sujet par l'intimité, en suivant une famille en particulier.
Sauf que son film se base dès le départ sur un décalage déjà existant, dont il n'est pas à l'origine. L'environnement de la famille est déjà propice à la singularité, à la concentration du regard : vivant déjà en marge de la société, elle vit également en marge de sa communauté. Leur caravane est au bord d'une route, isolée dans le paysage, et donne sur un champ immense où jouent les enfants. En ne se consacrant qu'à la famille O'Reilly et les filmant beaucoup dans leur environnement isolé, le cinéaste arrive tout de même à capter les mécanismes qui dessinent leur quotidien. Aussi bien ceux de la souffrance (la pauvreté, la discrimination, l'absence) et ceux de la tendresse (l'amour familial, la liberté, la transmission). Non pas que "tout" se joue dans les 90 minutes du film, mais qu'une certaine vérité complexe se dessine. Tout ce temps passé à leur côté ne cherche pas à les comprendre, mais à témoigner de leur valeur humaine égale à n'importe quelle autre famille.
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| Copyright GOODSEED PRODUCTIONS |
Que ce soit dans Au-delà de Katmandou ou ici, Alexander Murphy aborde aussi bien l'héritage que le déracinement, la vulnérabilité de la marginalité et le pouvoir de résister grâce à la force des liens familiaux. Comme si cet ensemble – aussi banal par son aspect chronique et aussi dense par les préoccupations de toute une famille – représentait des images manquantes. Celle d'une démarche quasiment anthropologique. Dans son ouvrage La chambre claire, Roland Barthes a écrit "Je devais donc, dès lors, accepter de mêler deux voix : celle de la banalité (dire ce que tout le monde voit et sait) et celle de la singularité (renflouer cette banalité de tout l'élan d'une émotion qui n'appartenait qu'à moi). C'était comme si je cherchais la nature d'un verbe qui n'aurait pas d'infinitif et qu'on ne rencontrerait que pourvu d'un temps et d'un mode.". Irish Travellers est donc cette recherche et création de nouvelles images en superposition des peu déjà connues. Ce sont les images intimes et véritables que nous ne connaissons pas, servant à remplir une matière au préalable trop pauvre et biaisée.
Toutefois, Alexander Murphy arrive à ne pas s'enliser dans la pure et simple anthropologie, celle qui transformerait la famille O'Reilly en étude de cas pour raconter une histoire plus générale. Il y trouve ce qui échappe à l'étude et n'appartient qu'à la singularité de ce qui est observé sur le moment (la seconde voix dont parlait Roland Barthes). Par la spontanéité de leur mode de vie et un rapport organique à l'espace poussant toujours aux mouvements, la famille nombreuse se révèle par des moments de vie extraits à leur quotidien, et non dans la linéarité d'un temps défini / restreint. Dans sa volonté de trouver une vérité sur cette communauté, Irish Travellers trouve ainsi une forme romanesque. Celle où l'apaisement côtoie la quiétude, où la souffrance côtoie la poésie (ces pauses oniriques dans le paysage), où la logorrhée côtoie les ellipses, etc. C'est là que le titre original prend tout son sens : Tin Castle, le château de tôle, donc ce caractère à la fois bricolé mais aussi temple familial fantaisiste.
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Ce sentiment domine le déroulement du film; une bonté nécessaire et qui se renouvelle à chaque séquence. Celle qui arrive à dépasser et à survivre malgré la lourdeur de la bureaucratie, l'oppression du système judiciaire, l'exaspération de la pauvreté. Celle qui refuse de s'attarder sur ces mécaniques pour en faire des sujets supplémentaires. Le monde extérieur s'infiltre uniquement par les humeurs des parents, par ce qu'ils ont à partager à leurs enfants, par leur désir d'organiser leur vie. Ce qui importe à Alexander Murphy est d'abord l'espace restreint de la caravane, où les moindres objets du mobilier et du décor en disent davantage sur leur mode de vie et leurs préoccupations, que de grands discours ou de séquences explicatives. C'est également la vision âpre de la ruralité, de ses manques et du besoin d'imagination pour s'y sentir bien (puis pour s'y amuser). Ces images manquantes d'une culture se concentrent sur la perpétuation d'une des plus belles choses au monde : une histoire de famille.
Teddy Devisme



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