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[CRITIQUE] : Fatherland

Copyright Pathé Films

Réalisateur : Pawel Pawlikowski
Avec : Hanns Zischler, Sandra Hüller, August Diehl,…
Distributeur : Pathé Films
Budget : -
Genre : Comédie.
Nationalité : Allemand, Polonais, Italien, Français, Britannique.
Durée : 1h22min.

Synopsis :
Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026.

En 1949, Thomas Mann, lauréat du prix Nobel de littérature, retourne pour la première fois en Allemagne depuis la fin de la guerre, accompagné de sa fille Erika, actrice, écrivain et pilote de rallye. Au volant d'une Buick noire, ils entreprennent un voyage éprouvant dans un pays qu’ils ont fui, seize ans plus tôt, lors de la prise de pouvoir du parti nazi. De Francfort, sous domination américaine, jusqu’à Weimar, contrôlée par les Soviétiques, père et fille traversent une Allemagne en ruines, coupée en deux par la guerre froide.




Il y a une impression puissante, pour ne pas dire proprement remarquable, qui se dégage du retour aux affaires particulièrement ramassé de Pawel Pawlikowski (moins d'une heure et demie au compteur, moitié moins que son précédent effort), huit ans après le mémorable - mais tout autant perfectible - Cold War (second opus de sa trilogie sur l'histoire européenne, débutée avec Ida et conclue ici), Fatherland, cette idée que le cinéaste a pleinement réussit à synthétiser son cinéma pour n'en garder que l'essentiel : sa maestria renversante du cadre parfait (toujours avec ses personnages en son coeur), sa plastique remarquable, sa faculté à penser ses films comme un condensé concis d'images vouées à représenter efficacement une narration qui jongle sans se perdre entre la précision et l'extraction, la représentation et l'ellipse.

Une gymnastique folle mais jamais écrasante (même si elle peut apparaître beaucoup trop exigeante pour son bien, le prix de son parti pris à épouser un noir et blanc parfois austère comme un format 1:1,33), tant elle réussit à s'inscrire dans la véracité de l'histoire qu'elle dépeint sans pour autant dompter la légèreté mélancolique du souvenir, qui plus est au coeur d'une œuvre qui expose une horreur que l'on sait douloureusement réelle, à travers l'explosion civilisationnelle d'une nation hantée par son inhumanité comme par ses nouveaux fantômes, et à qui l'on a ôté toute autonomie comme sa propre souveraineté.

Une Allemagne post-Seconde Guerre mondiale en complète décrépitude, dont les deux blocs tentent de masquer la ruine sous le vernis d'une " dénazification " à l'hypocrisie funeste, que Pawlikowski pointe d'une manière particulièrement radicale à travers le bouleversement intime d'un Thomas Mann de retour dans une patrie qu'il ne reconnaît plus et qui n'est plus celle qu'il a connue (il avait quitté le pays dès l'arrivée au pouvoir en 1933, et le film conte son retour amer, de l'Est à l'Ouest, pour célébrer le bicentenaire de la naissance de Goethe en 1949, mais aussi satisfaire son égo à coup de récompenses), au moment même où il doit encaisser le suicide de la chair de sa chair - son fils, Klaus.

Ou comment la fissure morale, physique et sociale de la mère (où père, selon le titre) patrie se fond dans la douleur viscérale d'une paternité arrogante mais qui ne peut plus, elle aussi, masquer la vulnérabilité de l'humanisme qu'il prône comme ses nombreux manquements et ses échecs; deux puzzles déconstruits qui ne peuvent plus, pleinement, se reconstruire au-delà d'un imaginaire qui ne fait plus sens.

Drame expéditif et elliptique qui en dit plus en une poignée de minutes et de plans que la majorité des drames historiques contemporains, dans sa méditation introspective sur une Allemagne/Europe d'hier à l'agonie dont les échos font sens avec la décrépitude du vieux continent d'aujourd'hui (pas uniquement derrière la montée croissante d'une extrême-droite qui n'est plus considérée comme telle), auquel se supplante le portrait délicat et cathartique d'une famille brisée (incarnée avec justesse et sobriété par le trio Hanns Zischler, Sandra Hüller et August Diehl), Fatherland, sous forte influence Rossellinienne, transpire intensément la mort et la désillusion de tous les pores de sa pellicule, comme souillé par l'horreur et la capitulation de l'humanité face à sa part d'ombre et sa barbarie.

Une sacrée expérience de cinéma, rien de moins.


Jonathan Chevrier