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[CRITIQUE] : Raison et sentiments


Réalisatrice : Georgia Oakley
Acteurs : Daisy Edgar-Jones, Esme Creed-Miles, Caitríona Balfe, Frank Dillane, George MacKay, Herbert Nordrum, Bodhi Rae Breathnach, Fiona Shaw,...
Distributeur : Universal Pictures International France
Budget : -
Genre : Drame, Historique, Romance.
Nationalité : Britannique, Américain.
Durée : 2h12min.

Synopsis :
Après la mort de son mari, Mme Dashwood et ses trois filles, toujours célibataires, se retrouvent dans une situation précaire. En effet, elles sont privées d’héritage puisque le domaine familial, Norland Park, revient de droit à John, fils de M. Dashwood issu d’un précédent mariage. La veuve et ses trois filles, Elinor, Marianne et Margaret n’ont d’autre choix que de quitter la région et de s’installer dans le modeste Barton Cottage. Un changement particulièrement douloureux pour Elinor, l’aînée, qui, bien malgré elle, s’est éprise du fringant et stoïque Edward Ferrars, beau-frère de John, venu récemment leur rendre visite à Norland.
Marianne tente de consoler sa sœur du mieux qu’elle peut, mais elle fait à son tour une rencontre des plus inattendues avec le séduisant – et célibataire – John Willoughby. Et bien que les deux jeunes gens tombent follement amoureux l’un de l’autre, Elinor redoute que Marianne soit trop impulsive et néglige ainsi le très droit colonel Brandon qui ne cache pas ses sentiments pour sa sœur. Face aux tumultes de l’amour, aux épreuves de la vie et aux injonctions de la société, Elinor, prudente et rationnelle, et Marianne, fougueuse et passionnée, s’affrontent souvent, comme seules deux sœurs peuvent le faire. Et pourtant, leurs liens inébranlables leur permettent de braver toutes les tempêtes et, surtout, d’espérer un avenir heureux…




En Angleterre, au XIXe siècle, les sœurs Dashwood et leur mère voient leur existence bouleversée par le décès de leur père. Privées d’une grande partie de leur fortune, elles doivent abandonner leur propriété et revoir drastiquement leur train de vie. Direction la campagne, donc, où les considérations économiques n’empêchent heureusement pas les histoires de cœur.
L’aînée, Elinor, renonce à un amour pourtant partagé et choisit de garder ses tourments pour elle. Marianne, sa cadette, fait exactement l’inverse : elle tombe éperdument amoureuse du séduisant Willoughby et entend bien vivre ses émotions à grand volume. Chez les Dashwood, il y a donc la Raison et les Sentiments.

Publié en 1811, Raison et Sentiments, premier roman de Jane Austen, impressionne encore par la modernité de son regard sur les relations amoureuses. Derrière les bals, les promenades champêtres et les gentlemen plus ou moins fréquentables, Austen dresse surtout un portrait féroce d’une société où le mariage constitue pour les femmes bien plus qu’une affaire de cœur : c’est souvent une nécessité économique, voire une question de survie. Romantique, certes, mais avec un tableur Excel caché sous le corset.
Pour cette nouvelle adaptation, la réalisatrice britannique Georgia Oakley, remarquée pour Blue Jean, a été choisie pour passer derrière la caméra, tandis que l’autrice australienne Diana Reid (Love & Virtue) signe le scénario. Leur parti pris est clair : plutôt que de marcher dans les traces du film culte réalisé par Ang Lee en 1995, les deux femmes préfèrent revenir directement à la source, le roman de Jane Austen.

Copyright Focus Features

Une décision impulsée par la productrice India Flint, qui a souhaité confier le projet à deux jeunes femmes dont les œuvres s’intéressent déjà aux rapports amoureux et aux conventions sociales. Un choix qui a aussi le mérite de rapprocher l’équipe du film de l’âge de ses héroïnes.
Diana Reid fait par ailleurs le choix de ne pas moderniser artificiellement les dialogues et de rester au plus près du texte original. Dans une époque où Jane Austen est régulièrement passée à la moulinette de la modernisation - Persuasion, on te regarde -, cette fidélité fait presque figure de geste radical. Et pour cause : le roman n’a finalement pas besoin de beaucoup d’artifices pour nous parler en 2026. Ses interrogations sur l’argent, le mariage, la réputation, le désir et l’autonomie féminine sont déjà là, intactes sous les dentelles.

Le film peut également compter sur son casting. Le duo formé par Daisy Edgar-Jones et Esmé Creed-Miles fonctionne particulièrement bien. Leur relation de sœurs repose sur une vraie complicité, faite d’une belle écoute qui donne au film une grande partie de son naturel. Les deux actrices avaient déjà partagé l’écran en 2018 dans Pond Life, et cette expérience commune semble ici porter ses fruits.
Autour d’elles, le casting secondaire ne démérite pas. George MacKay compose un gentleman aussi calme que mystérieux, Frank Dillane donne à Willoughby les allures du séducteur un peu trop sûr de lui, tandis qu’Herbert Nordrum campe un colonel taciturne dont le charme réside précisément dans son incapacité à en faire des tonnes. Une distribution qui évite soigneusement le piège du casting en costumes où tout le monde semble avoir appris à soupirer avec élégance.

Mais Georgia Oakley ne fait pas uniquement de Raison et Sentiments une nouvelle histoire d’amour contrariée. Elle place au cœur du film la relation entre les deux sœurs, davantage encore que leurs intrigues sentimentales. Un choix particulièrement pertinent, même si les précédentes adaptations avaient déjà compris toute l’importance de ce lien et de leur situation économique.
Le film s’ouvre et se referme ainsi sur des moments d’intimité entre Elinor et Marianne, qui comptent parmi ses plus belles séquences. L’amour sororal devient le véritable fil rouge du récit : celui qui demeure quand les prétendants apparaissent, disparaissent et, parfois, feraient mieux de ne jamais être apparus.

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La nature joue, elle aussi, un rôle essentiel. Oakley utilise la campagne environnante comme un miroir des émotions de ses héroïnes, multipliant les inserts de paysages pour accompagner les évolutions de leurs relations. La nature n’est donc pas seulement là pour faire joli sur les affiches : elle devient un espace mental, presque émotionnel, où les deux sœurs peuvent respirer, se perdre et se retrouver.
Et c’est sans doute là que le film réussit le mieux. Malgré ses plus de deux heures, Raison et Sentiments ne donne jamais vraiment l’impression de regarder passer le temps. Les péripéties s’enchaînent avec suffisamment de fluidité pour que l’on reste constamment impliqué dans les malheurs des deux sœurs, mais aussi dans leurs petits bonheurs et leurs éclats de rire.

Cette nouvelle adaptation ne cherche donc ni à révolutionner Jane Austen ni à lui faire subir une cure de jouvence forcée. Elle fait quelque chose de plus simple et, finalement, de plus efficace : elle lui fait confiance. Raison et Sentiments est une adaptation classique, parfois très sage, mais qui comprend parfaitement ce qui rend le texte de Jane Austen encore pertinent aujourd’hui. Avec son casting charismatique, sa mise en scène attentive aux corps et aux paysages et son regard porté avant tout sur la relation entre deux sœurs, le film parvient à faire entendre une œuvre vieille de plus de deux siècles sans lui faire perdre sa voix. 


Éléonore Tain