[CRITIQUE] : Les Éléphants dans la brume

Réalisateur : Abinash Bikram Shah
Acteurs : Pushpa Thing Lama, Deepika Yadav, Jasmin Bishwokarma,...
Distributeur : Les Valseurs / Arizona Distribution
Budget : -
Genre : Comédie Dramatique.
Nationalité : Népalais, Français, Allemand, Brésilien, Norvégien.
Durée : 1h47min.
Synopsis :
Dans un village népalais niché au cœur d’une forêt peuplée d’éléphants sauvages vit une communauté kinnar aussi vénérée que crainte pour ses pouvoirs de bénédiction et de malédiction. Pirati, l'une des mères de la communauté, rêve de s’échapper avec l’homme qu’elle aime. Mais lorsqu’une de ses filles disparaît, elle se doit mener l'enquête et choisir entre son désir de liberté et ses responsabilités envers sa communauté.
Pas forcément célébrer dans nos salles obscures (notre cerveau mi-nostalgique, mi-déviant nous rappelle aux bons souvenirs de Golden Child, L'Enfant Sacré du Tibet de Michael Ritchie, Himalaya : L'Enfance d'un chef d'Éric Valli où du récent documentaire Au-delà de Katmandou d'Alexander Murphy), le Népal, a la production cinématographique pourtant profilique, est au coeur même du premier long-métrage du wannabe cinéaste Abinash Bikram Shah, Les Éléphants dans la brume (premier film népalais à figurer dans la sélection d'une édition du Festival de Cannes, ça en impose sur le CV), petit exercice d'équilibriste particulièrement prenant et ambitieux, qui jongle la chronique mélodramatico-sociale à la lisière du documentaire (mais jamais misérabiliste) et le thriller atmosphérique et de genre, offrant une plongée immersive au plus près d'une communauté résolument inconnue de ce côté de l'occident : la communauté de Kinnars, des femmes transgenres à la minorité hiérarchisée (ou des liens mère-fille alternatifs et de substitution se tissent entre les femmes âgées et les plus jeunes) et au culte religieux commun, respectées pour leurs bénédictions (un cadre strict et uniquement ritualisé, qui limite leurs interactions avec le monde extérieur) mais cruellement marginalisées, vivant à la périphérie géographique comme sociale, et survivant comme elles le peuvent (la mendicité, la prostitution,...).
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| Copyright Underground Talkies Nepal _ Les Valseurs / Arizona Distribution |
Loin de la simple étude ethnographique comme dit plus haut (quand bien même il démontre avec crudité, les limites existentielles des personnes transgenres locales voire, plus largement, dans une bonne frange de l'Asie du Sud-est), la narration s'attache à l'une des figures fortes de cette communauté, une mère et guérisseuse respectée, Pirati, qui pense quitter sa famille adoptive pour s'enfuir avec son amour caché - un musicien local - vers l'Inde, une transgression qui va être punie de la plus cruelle des manières : la disparition de l'une de ses « filles », Apsara, alors qu'elle passe la soirée avec son amant...
De sa disparition, pensé autant comme une (en)quête de vérité nébuleuse autant qu'une exploration mystique des zones d'ombre d'un environnement violent et ostracisant, Abinash Bikram Shah souligne avec puissance la transphobie latente au sein du pays et de ses institutions, tout en célébrant la résilience extraordinaire de ses figures marginalisées, à travers une formidable réflexion sur les notions de maternité (totalement déconstruite, tant la question biologique est ici supplantée par l'affection, la protection et une forme de responsabilité à la fois sociale et spirituelle, des aînées envers leurs cadettes) et de désir (celui d'une femme qui tente de vivre avec l'homme qu'elle aime, sans que cette volonté soit montré comme un péché d'égoïsme), comme sur l'ambivalence derrière une loyauté sans réserve (perçu comme une base communautaire pure autant qu'un emprisonnement affectif, face à la culpabilité de laisser les siens derrière soi).
Une sacrée proposition donc, esthétiquement soignée, de sa partition sonore immersive de Frédéric Alvarez à sa photographie somptueuse de Noé Bach.
Jonathan Chevrier








