[CRITIQUE] : The World is Full of Secrets / An Evening Song (for three voices)
The World is Full of Secrets
Réalisateur : Graham Swon
Avec : Elena Burger, Dennise Gregory, Ayla Guttman,...
Distributeur : Ed Distribution
Budget : -
Genre : Drame.
Nationalité : Américain.
Durée : 1h38min
Synopsis :
La voix d'une vieille femme se souvient d'un terrible événement de son passé. Par une chaude soirée de l'été 1996, cinq adolescentes se retrouvent dans une maison de banlieue, en l'absence de leurs parents. Pour passer le temps, elles se racontent des histoires inquiétantes essayant de se surpasser les unes les autres dans l'horreur.
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An Evening Song (for three voices)
Réalisateur : Graham Swon
Avec : Deragh Campbell, Hannah Gross, Peter Vack,...
Distributeur : Ed Distribution
Budget : -
Genre : Drame, Romance.
Nationalité : Américain.
Durée : 1h26min
Synopsis :
1939, quelque part dans le Midwest américain : Barbara Fowler, ancienne enfant prodige de la littérature et son mari, Richard, auteur de romans pulp, s’installent à la campagne, où ils se retrouvent pris dans un triangle amoureux avec leur servante profondément religieuse, dans cet examen envoûtant d’un monde voué à disparaître.
Quand bien même son œuvre nous était en grande partie étrangere il y a encore une poignée d'heures (la magie du cinéma réside là : une découverte perpétuelle... pour les spectateurs qui s'en donnent les moyens), Graham Swon est sensiblement le type de cinéaste dont le cinéma est fait pour diviser, à l'instar notamment d'un Brandon Cronenberg dont le cinéma est, jusqu'à maintenant il est vrai, sensiblement plus audacieux.
Un cinéma de sensation et d'esthéte (longs plans-séquences, fondus enchaînés, gros plans parfois abstraits,...), s'il fallait le réduire à quelques carcans familiers (où putassiers, c'est selon), qui fait volontairement fit de certaines bases essentielles tout en jouant méchamment avec les attentes, pour mieux imposer un vertige à son auditoire où, tout du moins, à celui qui accepte sa proposition - qui peut être un vrai régal pour les yeux.
Pas forcément l'ami de toutes les familles donc, et encore moins le plus propice à atteindre les salles obscures, pas un petit effort donc de la part de la firme ED Distribution d'avoir dégainé en salles ses deux premiers efforts, The World is Full of Secrets (passé à l'époque par le CEFF cuvée 2019) et An Evening Song (for three voices), une double séance essentielle qui vaut chèrement son pesant de pop-corn, même en ce mois d'avril particulièrement dense en propositions.
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| The World is Full of Secrets - Copyright ED distribution |
Se raconter, entre amis, des histoires terrifiantes pour s'empêcher mutuellement de dormir et faire travailler plus que de raison notre imaginaire, c'est une sorte de rituel, un passage obligé de l'adolescence savoureusement nostalgique mais surtout furieusement passionnant tant il en dit parfois long sur la personnalité et les goûts de chacun - la série culte Fais-moi Peur en avait fait son gagne pain.
Partant d'une soirée pyjama entre filles, où cinq adolescentes se retrouvent, en l’absence de leurs parents, dans la maison de l'une d'entre elles pour se raconter des histoires morbides, chacune essayant de surpasser les autres dans l’horreur (une nuit évoquée du futur par la version adulte de l'une d'entre elles, qui révèle sans détour qu'un événement terrible leur est finalement arrivé cette nuit-là), The World is Full of Secrets joue au jeu de l'arroseur-arrosé avec son spectateur, titillant sa fascination perverse pour la violence (ici plus théorique que physique et viscérale), à travers une structure narrative perverse dans son refus d'offrir une réelle finalité autant à son histoire (on ne saura ni les tenants, ni les aboutissants du dit événement tragique qui bouleversera leurs vies) qu'à l'angoisse sourde qu'il distille avec une habileté certaine (sans doute le vrai/faux film d'horreur le plus immersif et vénéneux de ces dernières années), le bonhomme étant au fond tout aussi désireux à marquer les esprits que ses jeunes protagonistes (une joie enfantine d'autant plus dérangeante face à la tragédie annoncée).
Du cinéma d'atmosphère complètement fixé aux lèvres de ses héroïnes, faites pour se lancer dans des tirades hypnotiques et jamais redondantes, le film et son goût certain pour le romanesque noir, célèbre la puissance subliminale du récit oral, celles des légendes urbaines contées au coin du feu, où la violence n'est perceptible que dans les mots et les visages de celles et ceux qui les racontent, faisant bouillonner notre imaginaire avec un effroi unique.
Une sorte de version nostalgico-hypnotique de Stand By Me filmé à la lueur des bougies, soulignant la puissance de l'imaginaire féminin tout en pointant la cruauté brutale subie par les femmes au fil de l'histoire humaine (des atrocités originelles qui se font presque les présages contemporains d'un drame dont, comme dit plus haut, nous ne saurons rien), tout en étant minimaliste et épuré as hell.
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| An Evening Song (for three voices) - Copyright ED distribution |
Plus exigeant encore se fait son second long-métrage, An Evening Song (for three voices), qui pousse encore un peu plus loin le bouchon de l'onirisme dans une véritable exploration du déclin moral, intellectuel et spirituel d'un pays de l'oncle Sam alors en pleine transformation (l'intrigue se fixe au carrefour de la Grande Dépression et de la Seconde Guerre mondiale), à travers le triangle amoureux noué autour de trois figures bien distinctes : Barbara Fowler, ancienne enfant prodige de la littérature à la plume douloureusement muette, son mari Richard, un auteur de romans pulp populaires, et enfin Martha, une anglaise discrète et pieuse à la peau marquée par la tragédie, qui devient leur servante autant que la projection de coeur et de chair de leurs désirs comme de leurs contradictions.
Deux auteurs opposés dans leurs personnalités comme dans l'expression de leur art (plus philosophique et motivé par des intentions pures pour elle, plus pragmatique et commerciale pour lui) et leur attirances pour Martha, qui vont néanmoins fusionner psychologiquement et physiquement avec elle dans une sorte de symbiose où tout s'entremêle (inquiétudes, aspirations, désirs,...), même d'un point de vue métaphysique tant Swon refuse d'épouser les courbes d'une intrigue conventionnelle pour embrasser celle, plus fougueuse, d'une odyssée sensorielle, symbolique et picturale (le rapprochement avec le cinéma béni de feu David Lynch est facile, certes, quand bien même la révérence ici se fait moins directe que chez certains de ses petits camarades du circuit indépendant ricain), renforcée par la photographie léchée et éthérée de Barton Cortright, comme par le travail sonore méticuleux d'Alex Lane.
Toujours prompt à créer une atmosphère étrange, véritable souvenir brumeux jonglant avec un naturel désarmant entre une poésie délicate et une angoisse sourde, Swon croque un véritable tableau de maître vivant et vibrant au rythme lancinant et contemplatif, du pur « slow cinema » entre Béla Tarr, Sofia Coppola et Jia Zhangke, qui célèbre la réflexion tout autant qu'elle élève les prestations d'une distribution au diapason (ici un exceptionnel tandem Deragh Campbell/Hannah Gross).
Deux séances essentielles qu'on vous dit...
Jonathan Chevrier



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