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[BØBINES ANCIENNES] : #5. Le Corbeau

© Continental Films / Les Acacias

Parce qu'on aime compartimenter (les sections pour un site ciné, c'est la vie) mais aussi parce qu'on n'aime pas laisser des péloches, comme Bebe, dans un coin, on dégaine la section ultime de l'ultimitude ultimationnelle : Bobines anciennes où l'on papotera de tout ce qu'on ne peut pas aborder ailleurs, à savoir du cinéma de patrimoine pré-80s et hors des cadres des ressorties annuelles.

Alors c'est vaste certes, clairement fourre-tout mais bon, vouloir compartimenter et être bordélique ce n'est pas si incompatible que cela en à l'air: la preuve, on y arrive très bien... où pas...




#5. Le Corbeau de Henri-Georges Clouzot (1943)

Le Corbeau est l'un de ces films qui s'imposent d'emblée comme une œuvre essentielle, non seulement dans l'histoire du cinéma français, mais dans celle du cinéma tout court. Réalisé en 1943 par Henri-Georges Clouzot, ce long-métrage naît dans un contexte trouble, celui de l'Occupation et porte en lui toute la tension d'une époque où la délation était devenue un instrument de pouvoir et de destruction. Produit par la Continental Films, société de production française financée par des capitaux allemands, le film fut paradoxalement une œuvre profondément subversive, un tableau sans concession de la lâcheté humaine qui dérangea autant les autorités de Vichy que les milieux de la Résistance. Cette ambiguïté fondatrice, loin d'affaiblir le film, en constitue l'une des dimensions les plus fascinantes.

L'histoire s'inspire d'une affaire réelle, celle des lettres anonymes de Tulle dans les années 1920, qui avait semé la terreur dans une communauté provinciale pendant plusieurs années. Clouzot et son scénariste Louis Chavance s'emparent de ce fait divers pour construire quelque chose de bien plus vaste : une plongée dans les bas-fonds de l'âme collective, une dissection impitoyable d'une société qui se ronge elle-même. Le village fictif de Saint-Robin, où se déroule l'action, devient un microcosme de la France entière, un espace clos où les rancœurs, les jalousies et les hypocrisies finissent par exploser sous la pression d'un mystérieux corbeau, ce surnom donné à l'auteur ou l'autrice des lettres anonymes qui empoisonnent la vie de tous.

© Continental Films / Les Acacias

Pierre Fresnay incarne le docteur Rémy Vorzet, médecin taciturne et ambigu autour duquel gravitent les soupçons. Fresnay est magistral dans ce rôle, offrant un jeu tout en retenue et en nuances qui rend son personnage à la fois sympathique et insondable. On ne sait jamais tout à fait où il en est, ce qu'il cache, ce qu'il pense réellement et c'est précisément ce que le film cherche à provoquer chez le spectateur. Face à lui, Ginette Leclerc compose une Denise brillante de sensualité et d'effronterie, une femme libre et provocatrice dans un monde qui ne supporte pas les femmes libres. Son jeu charnel et direct contraste magnifiquement avec la tension froide qui règne par ailleurs dans le film. Héléna Manson, dans le rôle de la sinistre Mme Saillens, est proprement terrifiante de répression et de fanatisme rentré. Et Louis Seigner, en pharmacien bonhomme et ombrageux, complète un tableau d'ensemble d'une rare cohérence.

Ce qui frappe immédiatement dans Le Corbeau, c'est la maîtrise absolue de Clouzot dans la direction de ses acteurs et dans la construction de l'atmosphère. Chaque scène est habitée d'une tension sourde, d'un malaise qui ne se dissipe jamais vraiment. Clouzot ne joue pas la carte du suspense facile : il préfère installer une inquiétude diffuse, un sentiment que personne n'est innocent, que tout le monde cache quelque chose. Cette ambiguïté morale radicale est ce qui distingue le film de ses contemporains et lui confère une modernité saisissante. Il n'y a pas de héros au sens traditionnel du terme, pas de figure rassurante à laquelle s'accrocher. Le spectateur est laissé seul face à ses propres interrogations.

© Continental Films / Les Acacias

Du point de vue technique, le film est une démonstration éclatante du talent de Nicholas Hayer, directeur de la photographie. Son noir et blanc est d'une expressivité remarquable, jouant avec les ombres portées, les contrastes violents et les lumières rasantes pour créer des images d'une beauté troublante. La scène fameuse de la lampe oscillante, une ampoule qui se balance au-dessus de deux personnages, faisant alterner lumière et ombre sur leurs visages, est à cet égard un moment de cinéma pur, un exemple parfait de la façon dont la mise en scène peut devenir signifiante en elle-même. La lumière dit ce que les personnages taisent : personne n'est entièrement dans la clarté, personne n'est entièrement dans le noir.

Le montage, précis et rythmé, accompagne parfaitement cette volonté de maintenir le spectateur en haleine sans jamais le brusquer. Clouzot prend son temps, laisse les silences s'installer, fait confiance à ses acteurs et à son chef opérateur pour que chaque plan raconte quelque chose. La musique de Tony Aubin, discrète et efficace, souligne les moments clés sans jamais écraser l'image.
Ce qui reste, longtemps après la vision du film, c'est cette sensation rare d'avoir été confronté à une vérité désagréable sur la nature humaine, une vérité que le cinéma parvient rarement à formuler avec une telle économie de moyens et une telle précision. Le Corbeau n'absout personne, ne condamne personne, et c'est peut-être là son plus grand mérite : il nous regarde, nous, spectateurs, avec la même froideur lucide qu'il pose sur ses personnages. Un chef-d'œuvre intemporel.


Jess Slash'her