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[TOUCHE PAS À MES 80ϟs] : #199. Vigilante

Images : © Blue Underground / Vigilante (1982)

Nous sommes tous un peu nostalgique de ce que l'on considère, parfois à raison, comme l'une des plus plaisantes époques de l'industrie cinématographique : le cinéma béni des 80's, avec ses petits bijoux, ses séries B burnées et ses savoureux (si...) nanars.
Une époque de tous les possibles où les héros étaient des humains qui ne se balladaient pas tous en collants, qui ne réalisaient pas leurs prouesses à coups d'effets spéciaux et de fonds verts, une époque où les petits studios (Cannon ❤) venaient jouer dans la même cour que les grosses majors légendaires, où les enfants et l'imaginaire avaient leurs mots à dire,...
Bref, les 80's c'était bien, voilà pourquoi on se fait le petit plaisir de créer une section où l'on ne parle QUE de ça et ce, sans la moindre modération.
Alors attachez bien vos ceintures, mettez votre overboard dans le coffre, votre fouet d'Indiana Jones et la carte au trésor de Willy Le Borgne sur le siège arrière : on se replonge illico dans les années 80 !



#199. Vigilante de William Lustig (1982)


Vigilante est un film qui avec le recul et la disparition du mépris condescendant longtemps attaché au cinéma d'exploitation, révèle une richesse et une authenticité que leur réception initiale n'avait pas su reconnaître. Sorti en 1982, réalisé par William Lustig sur les trottoirs et dans les entrepôts d'un New York alors au bord du gouffre, ce film de vengeance urbaine est bien plus qu'un simple divertissement de série B. C'est un document social brûlant, un cri de colère ouvrière filmé avec une énergie et une sincérité qui forcent le respect, et l'une des œuvres les plus représentatives et les plus accomplies d'un cinéma américain indépendant qui n'avait alors pas encore tout à fait conscience de sa propre valeur.

La genèse du projet est indissociable du contexte urbain et social dans lequel il prend racine. William Lustig, cinéaste new-yorkais autodidacte et passionné, porte en lui une connaissance intime et viscérale de sa ville : ses quartiers abandonnés, ses usines en décrépitude, ses rues livrées à une violence endémique que les institutions semblent avoir renoncé à combattre. Au début des années 1980, New York traverse une crise sans précédent : taux de criminalité historiquement élevés, désindustrialisation massive, municipalité au bord de la faillite, quartiers entiers transformés en zones de non-droit. C'est dans ce terreau social précis, chargé d'une frustration et d'une colère ouvrière authentiques, que le scénariste Richard Vetere et Lustig développent Vigilante. Le scénario part d'une prémisse simple et universellement compréhensible, un homme ordinaire dont la famille est détruite par la violence des gangs et que le système judiciaire abandonne, pour construire une réflexion sur la justice, l'appartenance communautaire et la solidarité de classe qui dépasse largement les conventions habituelles du film d'exploitation. La production, assurée avec des moyens limités mais une conviction totale, bénéficie de la connaissance du terrain de toute une équipe qui filme sa propre ville, ses propres rues, sa propre époque et cela se voit et se ressent à chaque plan.

Images : © Blue Underground / Vigilante (1982)

Robert Forster incarne Eddie Marino, ouvrier d'usine dont la vie bascule lorsque sa femme et son fils sont victimes d'une attaque brutale commise par un gang local. Forster, acteur d'une sobriété et d'une profondeur qui lui ont longtemps valu d'être sous-estimé par une industrie qui confondait discrétion et médiocrité, livre ici une performance d'une justesse et d'une humanité remarquables. Son visage ordinaire, ses épaules légèrement voûtées, sa manière de porter la fatigue et la dignité d'un homme de la classe ouvrière avec une authenticité totale font de lui un héros d'une crédibilité rare dans le cinéma d'action de cette époque. Il n'y a chez Forster aucune pose, aucun effet, juste la vérité d'un homme au bout du rouleau qui trouve dans la communauté et dans l'action collective les ressources que les institutions lui ont refusées. Cette performance, qui préfigure la reconnaissance tardive mais éclatante que lui vaudra Jackie Brown de Tarantino quinze ans plus tard, est l'âme du film. Fred Williamson, dans le rôle de Nick, meneur charismatique du groupe de vigilantes, apporte une présence physique et une autorité naturelle qui complètent admirablement le jeu intériorisé de Forster. Williamson a toujours su exactement ce qu'il était à l'écran, une force, une attitude, un charisme, et il utilise ces qualités avec une intelligence et une générosité qui élèvent chacune de ses scènes. La dynamique entre les deux acteurs, entre l'intériorité de Forster et l'extraversion de Williamson, entre le doute et la certitude, entre la souffrance et l'action, est l'un des ressorts dramatiques les plus efficaces et les plus satisfaisants du film.

Ce qui fonctionne dans Vigilante avec une puissance et une authenticité qui résistent au temps, c'est d'abord son ancrage documentaire dans le New York de son époque. Lustig filme sa ville avec l'amour rugueux de celui qui la connaît de l'intérieur, qui en connaît les odeurs et les textures, qui sait que la beauté et la laideur y coexistent dans une promiscuité qui est la marque même de la vie urbaine. Les décors naturels, usines, entrepôts, rues défoncées, terrains vagues, ne sont pas de simples toiles de fond mais des personnages à part entière, qui parlent d'une réalité sociale et économique avec une éloquence que nul dialogue ne saurait égaler. Les premières séquences du film, montrant la vie quotidienne des ouvriers, leurs échanges à l'usine, leur solidarité naturelle et leur humour de vestiaire, ont une chaleur et une vérité qui donnent au film un ancrage humain précieux : on croit à ces hommes, on comprend leur monde, et c'est précisément parce qu'on y croit que la violence qui s'abat sur eux nous atteint réellement. Lustig comprend instinctivement ce que beaucoup de cinéastes de genre ignorent : l'efficacité de la violence au cinéma dépend entièrement de l'investissement émotionnel du spectateur dans les personnages qui la subissent ou la commettent. En prenant le temps de construire cet investissement, il donne à son film une dimension émotionnelle qui le distingue favorablement de la plupart de ses contemporains du genre.

La réflexion sur la justice et ses défaillances, sur la légitimité de la colère populaire face à l'impunité, sur la solidarité communautaire comme ultime recours, est menée avec une honnêteté et une cohérence qui témoignent d'une vraie conscience sociale. Lustig ne cherche pas à produire un discours politique sophistiqué, ce n'est pas son terrain et il le sait, mais il parvient à donner corps et chair à une frustration collective réelle, à la rendre visible et compréhensible sans jamais la réduire à un simple prétexte spectaculaire. C'est dans cet équilibre, difficile à trouver et plus difficile encore à maintenir, que réside l'une des qualités les plus précieuses de Vigilante.

Images : © Blue Underground / Vigilante (1982)

Sur le plan technique, Vigilante est une démonstration de ce que l'on peut accomplir avec peu de moyens, beaucoup d'énergie et une connaissance parfaite de son sujet. La photographie de James Lemmo tire un parti remarquable des décors naturels new-yorkais, capturant avec une acuité saisissante la lumière particulière de cette ville, ses néons mouillés de pluie, ses entrepôts baignés d'une lumière industrielle froide, ses rues nocturnes où la menace est une présence presque physique. Certains plans ont une beauté sombre et accidentelle qui transcende les contraintes budgétaires et touche à quelque chose d'authentiquement cinématographique. L'utilisation systématique de décors réels, au-delà de ses avantages économiques évidents, confère au film une texture documentaire irremplaçable, on ne regarde pas une reconstitution de New York mais New York lui-même, dans toute sa brutalité et sa splendeur déglinguée. Les effets pratiques, sobres et efficaces, remplissent leur fonction sans jamais chercher à en faire trop. Le montage énergique, les séquences d'action lisibles et bien construites, la musique synthétique de Jay Chattaway qui pulse avec une urgence appropriée, tout participe à créer un objet de cinéma qui fonctionne, qui tient ses promesses, qui respecte son public.

Vigilante est en définitive un film qui mérite d'être réévalué avec la générosité et l'attention critique qu'il n'a pas toujours reçu. C'est une œuvre sincère, habitée, portée par des acteurs qui y croient et filmée par un cinéaste qui aime profondément son sujet. Document social d'une époque révolue mais dont les tensions et les frustrations résonnent avec une acuité troublante dans le monde contemporain, film d'action d'une énergie et d'une authenticité rares, véhicule d'une performance de Robert Forster qui mérite d'être connue et reconnue, Vigilante est, à sa manière modeste et fière, un petit classique du cinéma américain indépendant des années 1980.



Jess Slash'Her