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[SƎANCES FANTASTIQUES] : #144. Ils

Copyright Mars Distribution

Parce que les (géniales) sections #TouchePasAMes80s et #TouchePasNonPlusAMes90s, sont un peu trop restreintes pour laisser exploser notre amour du cinéma de genre, la Fucking Team se lance dans une nouvelle aventure : #SectionsFantastiques, ou l'on pourra autant traiter des chefs-d'œuvres de la Hammer que des pépites du cinéma bis transalpin, en passant par les slashers des 70s/80s et quelques hauts faits du thriller sous tension; mais surtout montrer un brin la richesse d'un cinéma fantastique aussi abondant qu'il est passionnant à décortiquer. Bref, veillez à ce que les lumières soient éteintes, qu'un monstre soit bien caché sous vos fauteuils/lits et laissez-vous embarquer par la lecture nos billets !



#144. Ils de David Moreau et Xavier Palud (2006)

Dans l'histoire du cinéma d'horreur français, il existe une poignée d'œuvres capables de rivaliser avec ce que les productions américaines ou asiatiques offrent de plus tendu et de plus efficace dans le genre. Ils fait partie de ce cercle restreint. Sorti en 2006 avec un budget d'à peine un million d'euros, ce premier long métrage signé David Moreau et Xavier Palud s'impose comme l'un des films de survie les plus aboutis de sa décennie, une leçon d'économie cinématographique au service d'une angoisse pure et continue.

La genèse du projet est, en elle-même, révélatrice de la méthode de ses auteurs. David Moreau et Xavier Palud se sont rencontrés en 2000 sur le tournage de la série télévisée H, où ils officient comme collaborateurs. Les deux hommes découvrent rapidement une complémentarité de tempéraments qui les engage naturellement vers une collaboration créative : Moreau, plus expansif et instinctif, trouve en Palud un contrepoids réfléchi et méthodique. Lorsqu'ils décident de réaliser un premier long métrage ensemble, leur choix se porte sur le cinéma de genre avec une conviction franche. Moreau le dira sans détour : ils s'y orientent parce que c'est à la fois compatible avec leurs goûts et avec leurs moyens, et parce qu'il s'agit selon eux d'un genre sans condescendance, qui ne cherche que le plaisir du spectateur. Pour trouver leur sujet, les deux cinéastes se livrent à un travail de recherche sur les peurs humaines les plus universellement partagées et concluent que la terreur de l'intrusion, celle d'étrangers qui pénètrent chez soi, dans l'espace intime par excellence, est la phobie numéro un. La graine narrative leur est fournie lors d'un voyage en Tchécoslovaquie pour le tournage d'une publicité : un chauffeur de taxi leur raconte l'histoire d'un couple autrichien ayant vécu une nuit cauchemardesque dans sa nouvelle maison. De ce fait divers rapporté, ils tirent un scénario en adaptant la nationalité du couple pour faciliter l'identification du spectateur français, et en situant l'action dans les environs de Bucarest, une ville dont les faubourgs et les grandes demeures délabrées offriront un décor idéalement hostile et étranger. Le carton d'ouverture affirmant que le film est inspiré de faits réels participe à cet ancrage dans une terreur vraisemblable, et il fonctionne à plein.

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Olivia Bonamy incarne Clémentine, professeure de français expatriée, et Michaël Cohen lui donne la réplique en Lucas, romancier. Ce duo, a priori surprenant dans un film de genre, se révèle être l'un des choix les plus forts du projet. Bonamy, que l'on connaissait surtout pour des rôles dans des registres très différents, déploie ici une palette de jeu d'une sobriété et d'une précision remarquables. Elle porte le film sur ses épaules avec une intensité crescendo parfaitement maîtrisée, habitant chaque couloir, chaque recoin de la maison avec la conviction d'une femme dont la réalité s'effondre en temps réel. Cohen, dans un registre plus en retrait, joue avec justesse la fragilité masculine face à une menace que l'on ne comprend pas. Ensemble, ils forment un couple immédiatement crédible dont on croit au bonheur tranquille avant que la nuit ne bascule, ce qui rend la traque d'autant plus oppressante. La performance de Bonamy en particulier reste gravée : elle parvient à exprimer une terreur viscérale sans jamais tomber dans les hystéries convenues du genre, ce qui est d'une rareté précieuse.

Ce qui fait la force extraordinaire du film, c'est l'intransigeance avec laquelle Moreau et Palud s'en tiennent à leur parti pris : jamais de gore, jamais de monstres, jamais de surnaturel. Uniquement des êtres humains, une maison, une forêt, la nuit et le bruit. Le scénario réduit ses dialogues au strict nécessaire, refusant de gaspiller la moindre minute à construire autre chose que la tension. En soixante-dix-sept minutes à peine, les réalisateurs accomplissent quelque chose que beaucoup de productions bien plus dotées n'arrivent pas à réaliser : maintenir une pression psychologique quasi ininterrompue du générique d'ouverture jusqu'au twist final, qui laisse le spectateur dans un état de malaise profond et durable. La menace reste longtemps dans le hors-champ, invisible ou à peine entrevue, activant ce que l'esprit humain sait faire de mieux, compléter l'image par ce qu'il redoute le plus. Un froissement dans les buissons, une silhouette qui disparaît dans les bois, une voix qui répète ce qu'on vient de dire : Ils fait confiance à l'imagination du spectateur, et c'est cette confiance qui terrorise véritablement.

La qualité technique du film est l'autre grande réussite de l'ensemble. La photographie d'Axel Cosnefroy opte pour une esthétique délibérément crasseuse, une palette de verts malades et de noirs charbonneux qui plongent le film dans une atmosphère poisseuse et malsaine dès les premières images. Cette image volontairement dégradée, loin d'être un défaut, est une décision artistique cohérente qui amplifie le sentiment de désorientation et de danger. La caméra, nerveuse et mobile, épouse les mouvements des personnages sans jamais chercher la virtuosité pour elle-même, se mettant entièrement au service de la sensation. Le montage de Nicolas Sarkissian est d'une précision chirurgicale : les coupes sont sèches quand il le faut, les plans plus longs quand la tension doit s'accumuler en silence. La conception sonore est peut-être l'élément le plus décisif de l'édifice. La musique de René-Marc Bini est utilisée avec une parcimonie extrême, le film repose avant tout sur un travail de bruitage et d'ambiance sonore d'une sophistication remarquable. Chaque craquement, chaque souffle de vent, chaque bruit lointain est minutieusement calibré pour provoquer un effet précis. Le son de Ils est littéralement effrayant, et c'est là un compliment d'une grande portée.

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Présenté au Festival de Cognac en avril 2006 avant sa sortie nationale en juillet, le film a connu un succès critique notable et une diffusion internationale qui a confirmé sa place dans le canon du cinéma d'horreur contemporain européen. Dans la vague dite de la « New French Extremity » qui renouvelle alors profondément le cinéma d'épouvante hexagonal, aux côtés de Haute Tension, À l'intérieur ou Martyrs, Ils occupe une place à part : celle du film qui fait le plus avec le moins, qui terrorise sans jamais montrer, et dont la simplicité absolue est en réalité une forme d'ambition rare.


Jess Slash'her