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[SƎANCES FANTASTIQUES] : #143. Wait until dark

© 1967 Warner Bros. Tous droits réservés.

Parce que les (géniales) sections #TouchePasAMes80s et #TouchePasNonPlusAMes90s, sont un peu trop restreintes pour laisser exploser notre amour du cinéma de genre, la Fucking Team se lance dans une nouvelle aventure : #SectionsFantastiques, ou l'on pourra autant traiter des chefs-d'œuvres de la Hammer que des pépites du cinéma bis transalpin, en passant par les slashers des 70s/80s et quelques hauts faits du thriller sous tension; mais surtout montrer un brin la richesse d'un cinéma fantastique aussi abondant qu'il est passionnant à décortiquer. Bref, veillez à ce que les lumières soient éteintes, qu'un monstre soit bien caché sous vos fauteuils/lits et laissez-vous embarquer par la lecture nos billets !



#143. Seule dans la nuit de Terence Young (1967)

Sorti en 1967, Seule dans la nuit (Wait Until Dark) de Terence Young constitue l’un des thrillers les plus marquants de la fin des années 1960. Le film repose sur un dispositif dramatique simple et particulièrement efficace : une femme aveugle se retrouve enfermée dans son appartement avec des criminels déterminés à récupérer une poupée contenant de l’héroïne. La tension du récit provient moins de l’action que de la manipulation psychologique et de la vulnérabilité apparente de l’héroïne. À travers ce huis clos urbain, le film explore la manière dont la perception, la confiance et l’intelligence deviennent des armes essentielles dans une situation d’extrême danger.
La genèse du projet trouve son origine dans le succès de la pièce de Frederick Knott à Broadway au milieu des années 1960. L’histoire se prêtait particulièrement bien à une adaptation cinématographique, car son dispositif reposait déjà sur une tension dramatique intense et sur un espace limité. Les producteurs décidèrent de confier la réalisation à Terence Young, cinéaste britannique reconnu pour son sens du suspense et sa maîtrise de la tension dramatique, notamment grâce à ses contributions à la série des premiers films de James Bond. Young choisit de conserver la structure principale de la pièce tout en exploitant les possibilités visuelles offertes par le cinéma afin d’intensifier l’atmosphère d’angoisse.

Le film repose avant tout sur la performance de Audrey Hepburn dans le rôle de Susy Hendrix. Connue jusque-là principalement pour des rôles élégants et romantiques, l’actrice opère ici un virage remarquable vers un registre beaucoup plus sombre. Susy est une jeune femme récemment devenue aveugle à la suite d’un accident. Elle vit dans un appartement new-yorkais avec son mari photographe, mais celui-ci se trouve absent lorsque plusieurs criminels élaborent un stratagème pour récupérer la drogue cachée dans une poupée qu’il a involontairement rapportée chez lui. La performance de Hepburn repose sur un mélange subtil de fragilité et de détermination. Elle parvient à rendre crédible l’évolution du personnage : d’abord désorientée face à la manipulation dont elle est victime, Susy développe progressivement une stratégie de résistance fondée sur son intelligence et sa capacité d’adaptation.
Face à elle, l’antagoniste principal est incarné par Alan Arkin dans le rôle de Harry Roat. Son interprétation constitue l’un des éléments les plus inquiétants du film. Roat apparaît comme un criminel manipulateur et sadique, capable de changer d’identité et de jouer différents rôles pour tromper sa victime. Arkin adopte un jeu volontairement imprévisible qui renforce la tension dramatique : son personnage peut passer d’un calme inquiétant à une menace ouverte en quelques instants. Les complices de Roat, interprétés notamment par Richard Crenna et Jack Weston, participent également à cette mécanique de manipulation en jouant des rôles fictifs destinés à tromper Susy.

La mise en scène de Terence Young exploite pleinement le potentiel du huis clos. L’essentiel de l’action se déroule dans l’appartement de Susy, transformé en espace dramatique où chaque objet et chaque recoin peut devenir un élément stratégique. La photographie utilise fréquemment des éclairages contrastés pour accentuer la tension et créer une atmosphère d’incertitude. Les ombres jouent un rôle particulièrement important, car elles traduisent visuellement l’asymétrie entre les personnages voyants et l’héroïne aveugle.
Le film développe également un travail sonore particulièrement subtil. Les bruits de pas, les objets déplacés ou les portes qui s’ouvrent deviennent des indices essentiels pour Susy. Cette attention portée aux sons permet au spectateur de partager partiellement l’expérience sensorielle du personnage principal. Terence Young utilise ainsi le son pour construire une tension presque tactile, où l’écoute devient un moyen de survie.
A mesure que Susy comprend qu’elle est victime d’une tromperie, le film se transforme en confrontation directe. La séquence finale est devenue particulièrement célèbre pour son utilisation dramatique de l’obscurité. Susy décide de briser toutes les ampoules de l’appartement afin de plonger la pièce dans le noir complet, annulant ainsi l’avantage visuel de son adversaire. Ce renversement constitue l’un des moments les plus ingénieux du film : la faiblesse initiale du personnage devient une force stratégique. La scène exploite magistralement la lumière et l’ombre, transformant l’espace familier de l’appartement en labyrinthe menaçant.

Au-delà de son efficacité en tant que thriller, Seule dans la nuit développe plusieurs sous-textes liés à la perception et à l’autonomie. Le film commence par présenter Susy comme une personne dépendante, encore en train d’apprendre à vivre avec son handicap. Les criminels exploitent précisément cette vulnérabilité, persuadés qu’elle ne pourra pas résister à leurs manipulations. Cependant, le récit démontre progressivement que la perception ne se limite pas à la vision. Susy utilise son intelligence, son écoute et sa mémoire de l’espace pour reprendre le contrôle de la situation. Cette évolution confère au personnage une dimension héroïque inattendue et contribue à la puissance dramatique du récit. Un vrai coup de cœur lors de sa découverte !


Jess Slash'her