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[TOUCHE PAS NON PLUS À MES 90ϟs] : #172. Waterworld

Universal Pictures

Nous sommes tous un peu nostalgiques de ce que l'on considère, parfois à raison, comme l'une des plus plaisantes époques de l'industrie cinématographique : le cinéma béni des 90's, avec ses petits bijoux, ses séries B burnées et ses savoureux (si...) nanars. Une époque de tous les possibles où les héros étaient des humains qui ne se baladaient pas tous en collants, qui ne réalisaient pas leurs prouesses à coups d'effets spéciaux et de fonds verts, une époque où les petits studios venaient jouer dans la même cour que les grosses majors légendaires, où les enfants et l'imaginaire avaient leur mot à dire... Bref, les 90's c'était bien, tout comme les 80's, voilà pourquoi on se fait le petit plaisir de créer une section où l'on ne parle QUE de ça et ce, sans la moindre modération. Alors attachez bien vos ceintures, prenez votre ticket magique, votre spray anti-Dinos et la pilule rouge de Morpheus : on se replonge illico dans les années 90 !



#172. Waterworld de Kevin Reynolds (1995)

Waterworld est l'un de ces films qui mérite d'être réévalué avec le recul, loin du vacarme médiatique qui avait accompagné sa sortie en 1995. Longtemps présenté comme le symbole du flop hollywoodien, cette superproduction de Kevin Reynolds, réalisateur déjà remarqué avec Robin des Bois : Prince des voleurs, est en réalité une œuvre ambitieuse, visuellement inventive et profondément singulière, qui n'a pas fini de révéler ses richesses.

Le projet naît d'une idée simple et vertigineuse : et si les glaces polaires avaient entièrement fondu, recouvrant la Terre d'un océan sans fin ? Cette prémisse de science-fiction, développée par le scénariste Peter Rader au milieu des années 1980 puis profondément retravaillée par David Twohy, donne naissance à un univers fabuleux. Le script passe des années en développement chez Universal Pictures avant que Kevin Costner, alors au sommet de sa gloire après Danse avec les loups et The Bodyguard, ne s'en empare comme producteur et acteur principal. Sa vision est celle d'un film total, épique, un western maritime qui repousserait les frontières du cinéma d'action et d'aventure. L'ambition est démesurée, le tournage titanesque principalement réalisé au large des côtes hawaïennes et le budget s'envole pour atteindre des sommets inédits à l'époque. Mais de cette folie créatrice naît quelque chose de véritablement unique.

Kevin Costner incarne le marin, un mutant solitaire aux branchies apparentes, capable de respirer sous l'eau et de naviguer mieux que quiconque sur cet océan infini. C'est un personnage taciturne, abrasif, presque asocial, très loin des héros lisses auxquels Hollywood nous avait habitués. Costner s'approprie ce rôle avec une sobriété remarquable, portant le film de sa présence physique sans jamais tomber dans la caricature. Face à lui, Jeanne Tripplehorn apporte une détermination à toute épreuve dans le rôle d'Helen, femme de caractère refusant le statut de simple faire-valoir. Et Dennis Hopper qui vole littéralement chaque scène dans laquelle il apparaît. En Diacre, chef charismatique et dément des Smokers, une horde de pirates motorisés, il livre une performance jubilatoire, entre grande tradition du méchant shakespearien et punk rock apocalyptique. Son énergie électrise le film et lui confère une dimension presque théâtrale qui contraste magnifiquement avec l'austérité du héros.

Universal Pictures

Ce qui fonctionne avant tout dans Waterworld, c'est la construction de son monde. Les décors flottants, les atolls bricolés, les embarcations de fortune assemblées à partir de ferraille et de cordes, les vêtements rapiécés, les objets du passé devenus reliques mystérieuses, tout concourt à rendre cet univers postapocalyptique crédible et habitable. Le film bénéficie d'une direction artistique d'une richesse folle, imaginée par Dennis Gassner, qui parvient à donner une texture, une histoire, une odeur presque à chaque recoin de ce monde immergé. La petite Enola, dont le dos tatoué recèlerait la carte menant à la Terre Ferme, devient le symbole d'un espoir tenace dans un monde qui a tout oublié. Cette quête initiatique, ce motif du paradis perdu et peut-être retrouvé, confère au récit une profondeur mythologique que l'on n'attendait pas forcément dans un film d'action estival.

Sur le plan technique, Waterworld est proprement stupéfiant. Les cascades aquatiques sont parmi les plus impressionnantes jamais filmées, réalisées en grande partie sans filet numérique à une époque où les effets spéciaux générés par ordinateur n'en étaient qu'à leurs balbutiements. Les courses-poursuites nautiques, les attaques de jet-ski, les scènes de combat sur l'eau dégagent une énergie brute et physique que le cinéma contemporain, saturé de CGI, peine souvent à retrouver. La photographie de Dean Semler oscarisé pour Danse avec les loups, transforme l'océan Pacifique en un personnage à part entière : ses bleus insondables, ses horizons sans fin, sa lumière rasante au crépuscule créent une beauté mélancolique qui imprègne chaque image. Le film bénéficie enfin de la partition de James Newton Howard, sobre et efficace, qui souligne les enjeux émotionnels sans jamais en faire trop.

Revu aujourd'hui, Waterworld apparaît comme un film courageux, né d'une conviction artistique sincère et porté par une équipe qui a repoussé ses propres limites. Il pose, avec une étonnante faculté, des questions sur le changement climatique, la mémoire collective et la survie de l'humanité qui résonnent avec une acuité toute contemporaine. C'est, en définitive, un grand film d'aventure, imparfait mais généreux et spectaculaire, qui mérite amplement sa réhabilitation.


Jess Slash'Her