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[TOUCHE PAS NON PLUS À MES 90ϟs] : #166. Jawbreaker

© 1999 - TriStar Pictures, Inc / © 1999 Screen Gems, Inc. All Rights Reserved.

Nous sommes tous un peu nostalgiques de ce que l'on considère, parfois à raison, comme l'une des plus plaisantes époques de l'industrie cinématographique : le cinéma béni des 90's, avec ses petits bijoux, ses séries B burnées et ses savoureux (si...) nanars. Une époque de tous les possibles où les héros étaient des humains qui ne se baladaient pas tous en collants, qui ne réalisaient pas leurs prouesses à coups d'effets spéciaux et de fonds verts, une époque où les petits studios venaient jouer dans la même cour que les grosses majors légendaires, où les enfants et l'imaginaire avaient leur mot à dire... Bref, les 90's c'était bien, tout comme les 80's, voilà pourquoi on se fait le petit plaisir de créer une section où l'on ne parle QUE de ça et ce, sans la moindre modération. Alors attachez bien vos ceintures, prenez votre ticket magique, votre spray anti-Dinos et la pilule rouge de Morpheus : on se replonge illico dans les années 90 !




#166. Jawbreaker de Darren Stein (1999)


Sorti en 1999, Jawbreaker s’inscrit dans la vague des comédies adolescentes sombres de la fin des années 1990, mais il s’en distingue par son esthétique outrancière, son ton venimeux et son regard acéré sur la hiérarchie sociale au lycée. Réalisé par Darren Stein, le film transforme le microcosme scolaire en théâtre baroque où la popularité devient une arme et l’image, une question de survie symbolique. Avec le temps, l’œuvre a acquis un véritable statut culte, notamment grâce à ses actrices, à sa stylisation radicale et à sa capacité à capter les angoisses adolescentes sous une forme quasi pop-art.

Au centre du film se trouve le trio de lycéennes dominantes mené par Rose McGowan, qui incarne Courtney avec un mélange fascinant de froideur aristocratique et de cruauté calculée. McGowan compose un personnage théâtral, presque mythologique. Courtney n’est pas seulement une « peste » de lycée : elle est la matérialisation d’un système fondé sur la peur, la manipulation et le contrôle des apparences. Sa diction affectée, son maintien impeccable et son regard tranchant donnent au film une tonalité opératique. Elle ne cherche pas l’approbation, elle exige l’adoration. Cette performance contribue fortement à la dimension iconique du film. Courtney est devenue, pour beaucoup, une figure emblématique de la reine cruelle, comparable aux grandes antagonistes adolescentes du cinéma des années 1990.


© 1999 - TriStar Pictures, Inc / © 1999 Screen Gems, Inc. All Rights Reserved.

Face à elle, Rebecca Gayheart joue Julie, personnage plus ambigu, tiraillé entre loyauté, culpabilité et instinct de survie sociale. Gayheart apporte une fragilité dissimulée derrière le vernis de la popularité. Son jeu crée une tension intéressante : Julie n’est ni totalement innocente ni entièrement monstrueuse. Elle évolue dans un univers où la morale semble dissoute dans la nécessité de préserver son statut. Cette ambivalence donne au film une profondeur psychologique inattendue sous son apparence kitsch.
Julie Benz, dans le rôle de Marcie, complète le trio avec une interprétation plus nerveuse, plus influençable. Son personnage illustre la dynamique de groupe, la manière dont l’appartenance à une élite sociale peut effacer l’individualité. À travers elle, le film montre que le pouvoir ne se limite pas à la domination explicite : il passe aussi par la pression implicite du collectif, par la peur d’être exclue.

Un autre personnage essentiel est celui de Fern Mayo, interprété par Judy Greer. Greer, souvent associée à des seconds rôles excentriques, livre ici une performance mémorable. Fern incarne la marginale invisible, moquée pour son apparence et son statut social. Son évolution au cours du film, lorsqu’elle est transformée pour répondre aux codes de la popularité, constitue l’un des commentaires les plus acerbes de l’œuvre. Le film suggère que l’identité au lycée est malléable, mais à un coût moral élevé. Greer réussit à rendre son personnage à la fois pathétique, touchant et inquiétant, renforçant la dimension satirique du récit.

L’esthétique de Jawbreaker participe grandement à son statut culte. Couleurs saturées, costumes stylisés, décors artificiels : tout semble conçu comme un univers fermé, presque irréel. Cette apparence radicale empêche une lecture naturaliste. Le lycée devient une scène de conte cruel, où la logique est celle de la fable noire. Cette distance esthétique permet au film de traiter d’un sujet grave à savoir, la mort accidentelle d’une adolescente et la dissimulation qui s’ensuit avec une tonalité mêlant comédie noire et mélodrame pop. Ce contraste audacieux a d’abord dérouté une partie du public, mais il est précisément ce qui a séduit, avec le temps, une communauté fidèle.

© 1999 - TriStar Pictures, Inc / © 1999 Screen Gems, Inc. All Rights Reserved.

Le statut culte du film tient aussi à sa résonance auprès d’un public qui se reconnaît dans son exploration des hiérarchies sociales. Jawbreaker ne parle pas seulement de popularité ; il met en scène la violence symbolique des normes adolescentes. Être belle, riche, désirable, visible : autant de critères qui déterminent la valeur sociale. Le film pousse ces logiques à l’extrême, révélant leur absurdité. Dans cette exagération réside sa force critique. Il anticipe des débats contemporains sur l’image, la performativité sociale et la fabrication des identités.

La dimension féminine du film est également centrale. Contrairement à de nombreux récits adolescents dominés par des points de vue masculins, 
Jawbreaker place les filles au cœur de l’action. Elles complotent, décident, manipulent. Les personnages masculins restent en périphérie, souvent impuissants ou secondaires. Ce choix narratif confère au film une singularité : il explore la cruauté, l’ambition et la vulnérabilité féminines sans passer par un regard masculin dominant. Même si les protagonistes sont moralement discutables, elles ne sont jamais passives. Leurs actions, même toxiques, structurent le récit. Tous ces éléments lui confèrent un statut de film culte mérité.


Jess Slash'Her