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[CRITIQUE] : Le Cri des Gardes


Réalisatrice : Claire Denis
Avec : Matt Dillon, Isaach de Bankolé, Tom Blyth, Mia McKenna-Bruce,...
Distributeur : Les Films du Losange
Budget : -
Genre : Drame.
Nationalité : Français, Sénégalais.
Durée : 1h48min

Synopsis :
Un vaste chantier de travaux publics en Afrique de l’Ouest. Horn, le patron, et Cal, un jeune ingénieur, partagent une habitation provisoire derrière les doubles grilles de l’enceinte réservée aux blancs. Leone, future épouse de Horn, arrive d’Europe le soir même où un homme qui s’est introduit par effraction surgit derrière les grilles. Il s’appelle Alboury. Il ne quittera pas les lieux tant qu’on ne lui aura pas rendu le corps de son frère, mort sur le chantier.




On avait laissé le cinéma de Claire Denis sur une sacrée déconvenue, Stars at Noon, polar atmosphérique et (très) charnel mais surtout profondément décousu, excursion lancinante et pâle dans le no man's land labyrinthique qu'incarne le cinéma de la cinéaste mais à laquelle il manquait tout le panache et la passion qui sublimait sa singularité, tant ici le désir se heurtait dans l'incertitude et le manque cruel d'alchimie de son couple vedette Joe Alwyn/Margaret Qualley (incapables de transmettre la moindre intensité ou la moindre palpitation émotionnelle dans leurs interprétations).
Une expérience trop atone et bancale -  même si plastiquement renversante - pour convaincre, plombée par une écriture inconsistante qui s'appuyait tout du long sur une mise en scène n'arrivant jamais à combler les manques.

Copyright Les Films du Losange

Autant dire donc que l'on ne pétait pas forcément d'enthousiasme à l'idée de mirer son nouvel effort en date, Le Cri des Gardes, adaptation de la pièce Combat de nègre et de chiens (pour laquelle elle a co-écrit le scénario avec Suzanne Lindon et Andrew Litvack) de Bernard-Marie Koltès, qui lui permet de retrouver le génial Isaach de Bankolé pour la quatrième fois de sa carrière,  mais aussi un continent africain qu'elle n'avait plus foulé de sa caméra depuis White Material.

Monumentale erreur (n'exagérons pas trop, mais quand même un peu), tant il incarne un mélodrame fragile mais prenant à la théâtralité exacerbée, qui prend les contours d'un huis clos âpre et nerveux dont la tension grimpe crescendo, cloué qu'il est aux basques des aternoiements du contremaître américain d'un vaste chantier de travaux publics en Afrique de l’Ouest, Horn, dont l'autorité comme la moralité s'effrite inexorablement le temps d'une nuit pas comme les autres, aussi bien lors de l'arrivée sur place de sa future épouse, la jeune Leonie, mais aussi et surtout lorsqu'un homme déterminé, Albury, s'introduit par effraction sur le chantier et affirme qu'il ne quittera pas les lieux tant qu’on ne lui aura pas rendu le corps de son frère, que l'on annonce accidentellement mort quelques heures plus tôt.

Une figure stoïque et tranquille, dont la quête de dignité face à une injustice évidente prend fièrement les contours d'une rébellion/résistance essentielle et viscérale face à une machine néocoloniale qui continue à piller/exploiter les terres comme les hommes, dans un silence de plomb - mais loin d'être désintéressé.
Une exploration crue des dynamiques de pouvoir oppressives sous fond de loyauté malade, de jalousies et d'isolement tout autant physique que psychologique, que Denis capture de l'intérieur et d'une manière sensiblement plus frontale et volubile que par le passé, au travers de la toxicité - pleinement masculine - des relations qui unissent et déchirent ses âmes perverties et désespérées, bouffées par leurs vices comme par leur impuissance et leur propre culpabilité.

Copyright Les Films du Losange

Un vrai film de rupture pour la cinéaste, tant il est moins question ici d'un cinéma de sensation et d'atmosphère (malgré quelques élans symbolico-onoriques qui font presque tâches sur cette toile nouvelle), bâti sur la vérité et la sensibilité des corps comme sur une approche fragmenté et elliptique, mais bien d'un cinéma plus verbeux et dépouillé (jusque dans l'absence marquée d'un score quasiment transparent) qui s'appuie sur une photographie affûtée d'Éric Gautier (qui n'a de cesse de souligner l'écrasement des personnages face à la grandeur imposante d'un cadre constamment en passe de les engloutir) et des joutes verbales percutantes, là où la direction d'acteurs n'est pas toujours des plus heureuse (si Matt Dillon fait un brin pâle figure, Isaach de Bankolé est absolument impérial en incarnation presque spectrale, grave et inflexible, d'une justice désirée et méritée) comme la narration (notamment plombée par des flash-backs dispensables qui nuisent férocement à la tension du présent).

Pas toujours frappé du sceau de la justesse donc, Le Cri des Gardes n'en reste pas moins une belle expérience austère et (très) exigeante même si contrainte, sur la nature douloureusement persistante de la brutalité coloniale ou au coeur d'un purgatoire absurde et organique tout de poussières et d'ivresses empoisonnées, Claire Denis sort de sa zone de confort tout en revenant, paradoxalement, en terres familières.


Jonathan Chevrier