Alejandro Amenabar

[CRITIQUE] : Lettre à Franco


Réalisateur : Alejandro Amenábar
Acteurs : Karra Elejalde, Eduard Fernández, Santi Prego, Luis Bermejo, ...
Distributeur : Haut et Court
Budget : -
Genre : Drame.
Nationalité : Espagnol.
Durée : 1h47min.


Synopsis :
Espagne, été 1936. Le célèbre écrivain Miguel de Unamuno décide de soutenir publiquement la rébellion militaire avec la conviction qu'elle va rétablir l’ordre. Pendant ce temps, fort de ses succès militaires, le général Francisco Franco prend les rênes de l’insurrection. Alors que les incarcérations d’opposants se multiplient, Miguel de Unamuno se rend compte que l’ascension de Franco au pouvoir est devenue inéluctable.



Critique :


Après l’échec critique de son sixième long-métrage, le troisième en langue anglaise, Régression, Alejandro Amenábar nous revient, pour parler des prémices du régime franquiste. Lettre à Franco s’intéresse à l’écrivain Miguel de Unamuno, grand intellectuel de son temps, aux intentions politiques contradictoires. Au crépuscule de sa vie, alors qu’il pense la République bien installée, il ne prendra peu au sérieux le soulèvement, dirigé par un groupe de généraux. Un aveuglement qui lui coûtera cher, alors que la guerre civile se prépare et qu’une nation libre et idéale se brise.


Une prise de conscience tardive qu’à voulu filmer Amenábar, dans un contexte politique que nous connaissons peu, voire pas du tout.
“Vous vaincrez, mais ne convaincrez pas”. Ces mots prononcés par Miguel de Unamuno ont renforcé l’aura de l’écrivain, par son discours provocateur du 12 octobre 1936, pendant une cérémonie nationaliste pour célébrer “la race espagnole”. Resté incroyablement silencieux suite à la montée au pouvoir du Général Franco, c’était la première fois que l’écrivain, qui n’avait pourtant pas la réputation de garder sa langue dans sa poche, s’en prenait directement à la politique autoritaire franquiste. Pourquoi avoir attendu cette occasion pour parler ? Par peur de représailles ? Le cinéaste suit cet homme influent, célèbre pour ses positions politiques contradictoires. Anti-royaliste, socialiste, on ne sait plus quelles sont les positions de l’écrivain quand le film commence. Mais il croit fort au soulèvement des généraux, car il pense qu’ils remettront de l’ordre et feront perdurer la République. Amenábar n’hésite pas à faire de Unamuno un portrait complexe de l’homme et de parler de choses qui fâchent, comme les cinq mille pesetas qu’il aurait donné à l'insurrection, dépensé pour des armes. Il retrouve même grâce à eux son poste de doyen à l’université, son temple comme il aime l’appeler. Le spectateur a l’impression même que son aveuglement est forcé, comme s’il ne voulait pas voir la vérité : les coup de feu dans la nuit, la disparition mystérieuse de ses amis enseignants, ... Nous suivons son cheminement intérieur. 


Le cinéaste en profite pour nous montrer la figure Franco et le filmer d’une façon inattendue, loin de l’image dure et impitoyable. Le Général se fait même très discret. Un homme calculateur, qui s’il veut prendre le pouvoir, veut le faire bien. Sans fausse note, qu’on ne puisse rien lui reprocher, aucune accroche pour lui retirer son pouvoir. Nous voyons un homme stressé, plein de doute, souriant, tendre avec sa femme et sa fille. Comme le dit Amenábar, le règne de Franco flotte encore en Espagne, mais peu de personne l’ont vraiment connu. Le cinéaste a donc totalement déconstruit le mythe, pour peindre le portrait d’un homme tout à fait normal, qui a seulement vu une opportunité de pouvoir se présenter et ne l’a plus jamais lâché, avant sa mort, en 1975. Le montage parallèle fait se confronter ces deux hommes, qui ne se sont jamais vraiment opposés dans la réalité. La montée discrète au pouvoir pour l’un et la prise de conscience pour l’autre.



Si l’on peut comprendre la connexion qu’a voulu montrer Amenábar entre le passé et le présent, à l’heure où des mouvements populistes prennent de plus en plus d’ampleur en Europe, d’une façon de moins en moins discrète, nous comprenons un peu moins sa façon de filmer Lettre à Franco, où sa mise en scène très académique étouffe son propos dans l’œuf. Le cinéaste est tombé tête la première dans le piège des films d’époque, qui veulent raconter un moment de l’Histoire, il ne fait que illustrer les faits, avec un regard très distant, au lieu de prendre à bras le corps son récit et en faire un film marquant. Il ne fait rien pour donner du relief à son film, installer une tension, montrer visuellement la détresse de son personnage principal, qui vit un désordre intérieur. Le film est trop propre et se finit en climax par le discours de l’écrivain, qui nous paraît superficiel, en totale opposition avec le reste du récit, qui se refuse à “héroiser” Unamuno.



Lettre à Franco est une petite déception, un film qui manque de radicalité et de vie, alors qu’il veut conter un morceau de l’Histoire de l’Espagne aussi prenante que glaçante. Son titre français ne rend pas justice à l’originale, Mientras dure la guerra, que l’on peut traduire par Tant que dure la guerre, faisant référence au document qui nomme Franco chef de l’Etat, mais qui peut aussi être une métaphore de notre époque. Le titre français perd sa complexité, à l’image du film.


Laura Enjolvy 



Laura Enjolvy

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